C’est la rentrée!… ou pas.

les interminables escaliers du 19e de l’IFCS

Avec l’immense grève fédérale qui a sévit pendant plusieurs mois au Brésil, notre rentrée (et pas mal de nos autres activités d’ailleurs) a été largement perturbée. Mais après trois mois de patience, c’est enfin l’heure de retourner sur les bancs de la fac. Je peux vous dire que j’ai jamais été aussi impatiente de retourner en cours, non seulement parce que je suis en vacances depuis le mois de mai et que bon, ça commence à faire long, mais surtout parce que c’est l’université brésilienne, que c’est un peu le but profond de tout ce voyage!

Deux ou trois semaines avant la rentrée j’ai rencontré la secrétaire en charge de la faculté de sciences sociales. Je m’attendais à avoir plus affaire au département des relations étrangères, mais la DRI de l’UFRJ nous a proposé un service minimum: quelques photocopies, une pile de papiers à remplir et un tampon sur mes attestation et puis roulez jeunesse.

« Il va y avoir une réunion pour les étudiants étrangers? »

« … oui… oui certainement… »

Trois mois plus tard…  pas plus d’infos à l’horizon.

Néanmoins, me voici au secrétariat avec le listing de tous les cours de licence. Dans la plupart des universités brésiliennes on ne propose en fait que des licences de « sciences sociales » où les étudiants font sociologie, anthropologie et sciences politiques. Il me semblent que les spécialisations dans l’un des trois domaines ne se font qu’au niveau master, et à travers les matières optionnelles. Après plusieurs heures à cross-référencer les cours, les horaires et calculer le nombre d’heures total, je finis par me dessiner un emploi du temps pas franchement harassant: 4 cours de 3h20 ou 4h, ça me laisse encore pas mal de temps pour aller lézarder à la plage… euh je veux dire étudier à la bibliothèque.

Instituto de Filosofia e Ciencias Sociais (IFCS)

Première semaine, premier cours, je suis sur les startings blocks à l’IFCS (Istitut de philosophie et siences sociales), je suis arrivée une demi-heure avant l’heure du cours de peur d’être en retard, j’ai un joli notebook (un cahier hein, je suis old fashion) tout neuf et j’attends… j’attends… j’attends…. Vingt minutes après le début supposé du cours, je commence quand même à m’interroger, comme les autres étudiants présents.  Finalement, on arrête un professeur qui se dirige vers l’ascenseur.

« Excusez-moi, vous savez si monsieur Mello est là? »

« Oui, c’est moi! »

« Ah ben on vous attends depuis tout à l’heure… »‘

« Ah! Ah d’accord, j’attendais dans la mauvaise salle en fait… Mais là du coup je m’en vais. »

Pardon? Tout comme l’étudiante allemande avec qui j’avais sympathisé  je suis restée scotchée et j’ai regardé, avec mes grands yeux tout éberlués, le professeur prendre tranquillement l’ascenseur. Ok, me dis-je, est-ce que celui-là c’est un cas? Est-ce que l’UFRJ est une vraie fac où il y a vraiment des cours pour de vrai? Ou est-ce que le Brésil a décidé de me faire une énorme blague?

J’ai digéré ma frustration et m’apprêtait le lendemain à apprécier mon second premier jour…. Et là, devant la même salle que la veille, alors que j’ai 15 mins de retard cette fois… J’attends… j’attends… j’attends… J’attends 1h avec une poignée de brésiliens détendus du tangas puis décide que bon, il y a peu d’espoir de voir arriver le prof. Lorsque je lui raconte, mon carioca éclate de rire au téléphone: « Ah mais c’est la première semaine. Moi je viens jamais, j’arrive toujours la 2e semaine. » Voilà. Comment faire à ce moment quand ton éducation de français te donne envie de hurler sur toute l’administration que « c’est du fouttage de gueule, et que j’ai une année à valider en France moi… En plus après 3 mois de grève, franchement, c’est honteux de manquer des cours comme ça! » Mais tu dis rien, tu regardes juste les cariocas vivre à leur rythme lentissime.

2ème semaine donc, 1er jour: prise 3. Le prof d’anthropologie des émotions n’est toujours pas là. La prof de sociologie du genre nous demande gentiment de changer de cours parce qu’elle ne pourra pas l’assurer à cause de problèmes familiaux. En refaisant mon emploi du temps, je me demande si je verrais un jour un cours brésilien. J’en profite pour piocher dans les cours de « licenciatura » (la dernière année de licence qui prépare à l’enseignement) qu’on m’avait caché avant. Me voilà donc le lendemain à mon premier cours (OUAIIIIIIIS!): Rituel et symbolisme.

Au Brésil on utilise les chaises des films américains avec une petite tablette sur le côté pour poser ton cahier. Dans certaines salles la clim te glace le sang pendant 3h, jusqu’à ce que tu sortes dans l’enfer tropical de dehors. Sinon, quand tu as cours après 18h, tu peux plus entendre ton prof parce que le bar d’en bas fais péter la samba. Tu vois des profs qui te disent « c’est bon, on va finir à 21h15 au lieu de 21h40 parce que je trouve que 21h40 c’est un horaire un peu nul. Non? »

(en vérité, dans le quartier où j’étudies, sortir après 21h30 ça devient un peu craignos) 

Tu vois des étudiants débarquer après 1h de cours, ou sortir en plein milieu pour aller s’acheter à bouffer et revenir manger en cours, ou sortir prendre un coup de fil. L’ambiance est pas aussi stricte qu’en France (ok en anthropologie c’était pas l’école catholique non plus), mais surtout il n’y a pas du tout cet espèce de rapport de supériorité académique entre professeurs et étudiants. Le professeur de Rituel et symbolisme m’a par exemple demander de l’appeler par son prénom…  Euh, de quoi? 

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Les dames d’abord! (les brésiliens sont-ils les derniers Mâles?)

L’autre jour dans l’ascenseur, un vieux monsieur a fait la leçon à une jeune homme qui était passé devant moi pour sortir. « La demoiselle d’abord, enfin ! » lui a-t-il dit avant de le sermonner sur les valeurs qui se perdent. J’ai déjà remarqué à de nombreuses reprises que beaucoup de brésiliens ne rigolent pas avec la galanterie. Les messieurs se lèvent, tiennent les portes, et ne sortent jamais avant moi d’un ascenseur.  Pourtant, côté pile, j’assiste tous les jours à des scènes de misogynie désagréables : chauffeurs qui sifflent, aranguent les jeunes filles sur les trottoirs, mains baladeuses, et ce fameux « matage » insistant…  A l’heure où le Vieux Continent se questionne sur une certaine « crise de la masculinité », les brésiliens incarnent-ils la résistance du mâle, le « vrai » ou la survivance d’une idéologie qui s’éteint avec la féminisation progressive de la société occidentale?

Du Macho latino-américain

Le machisme fait parti du cliché du latino-américain. A quoi pensez-vous quand on vous dit macho ? Hé ben à un latino avec sa chemise ouverte sur son torse velu, cheveux bruns et frisés dans le vent, lunettes de soleil brillantes. Peut-être une chaîne ou une bague en or. Et qui traite sa nana comme un porc avec son accent espagnol, parce que oui, c’est lui l’Homme, ok ?

Pas franchement étonnant que l’image populaire du macho télescope celle du latino quand on sait que le mot « macho » a été récupéré de l’espagnol, où il signifie basiquement « mâle ». Mais le terme porte aussi des connotation de « courageux » et « valeureux » selon ce cher wikipédia, ergo: devient le parfait vecteur d’un certain concept d’ « alpha-mâle », puissant et vainqueur. (Ah-Ooh!)

Du coup, macho et latino-américain deviennent un peu synonyme dans la pensée populaire, à mon avis principalement parce que le mot vient de l’Amérique du Sud, et que du coup le concept qu’il porte ne s’observe nulle-part aussi bien que sur ces terres tropicales. C’est pourquoi tout européen bien éduqué s’attend, dès qu’il pose le pied au Brésil, en Colombie en Argentine ou autre, à trouver une nation de mâles dominateurs et de femmes dévêtues et dociles. (Merci, colonialisme.)

Les brésiliens seraient-ils tous machos, donc ?

« Machisme de bonne intention »

La société brésilienne est très attachée à des valeurs extrêmement traditionnelles : la famille et la religion (chrétienne pour l’écrasante majorité du pays). C’est le noyau dur de tout système de représentation sociale, donc du rôle social qu’il incombe à chacun : la femme est maîtresse du foyer, elle gère l’intérieur, tandis que l’homme doit trouver son épanouissement à l’extérieur. Je vous parle de conceptions basiques ici, je suis pas en train de dire qu’au Brésil les femmes n’ont pas le droit à l’éducation ou au travail, loin de là. Je suis pas (encore) une experte des relations de genres dans la société brésilienne, mais la parité ici me paraît égale à celle de la France, en tout cas en matière d’accès à l’éducation.

A valeurs traditionnelles, comportements traditionnels : on conçoit la femme comme quelque chose de précieux. Elle qui donne la vie, doit être traitée avec un respect particulier. Voilà la source de ce que j’appelle le « machisme de bon sentiment ». Considérer la femme comme un objet précieux reste la considérer comme un objet. Un objet fragile, la plupart du temps. C’est partir de l’idée que la femme est un être trop faible pour affronter la vie seule… Voilà qui me pousse à remettre en question la galanterie. Le vieux monsieur dans l’ascenseur m’a-t-il porté une marque de respect ou a-t-il juste été affreusement réducteur ?

Le pire dans l’histoire, c’est que j’apprécie beaucoup la galanterie des brésiliens, encore très vivante par rapport à la France. Ca a ce petit côté Mad Men, 50’s et valeur perdues alléchant. Mais quand j’ai expliqué à une amie française que lorsque j’étais avec mon copain, il refusait toujours que je paye quoi que ce soit, elle s’est écriée « ah quel macho ! »… et cela m’a donné à réfléchir. En interrogeant les garçons de mon entourage, je me suis rendue compte que la galanterie était plus une affaire de fierté que de quelconque respect de la femme. « Payer lors d’un rendez-vous, ça me donne le sentiment d’assumer la relation. » Ca leur donne le sentiment d’être des hommes, ceux qui ont le devoir de supporter. Ah, la beauté du conditionnement social. De fait, il est peut-être erroné de regarder le « machisme » comme quelque chose de dirigé vers la femme, quand ce n’est en fait que quelque chose de fondamentalement masculin, une arme que les hommes dirigent vers eux-mêmes, et non vers le sexe opposé.

Et la femme brésilienne, alors?

Cependant, difficile d’assurer sa position de dominant dans la société sans écraser quelqu’un. L’oppression des femmes n’est peut-être pas intentionnelle, après tout, consciemment, tous ces « machos » font ça dans un but positif, avec l’intention de glorifier la gente féminine… Le Brésil est fou des femmes d’ailleurs, comme le dit cette chanson de samba « Qu’est-ce qui est meilleur qu’une femme ? Deux femmes. » et ainsi de suite. Revient ainsi le concept de femme objet, belle et docile. C’est malheureusement ce que je peux observer tous les jours dans la rue, avec les sifflements, la drague intempestive et surtout cette terrible impression de se faire jauger comme un morceau de viande. J’ai une certaine habitude de me faire « draguer » dans la rue (enfin, j’ai une certaine habitude des « hé, vous êtes bien mignonne mademoiselle »), mais ici c’est constant : du gardien de l’immeuble que je vois me reluquer le derrière dans le miroir, au mec qui te sert des « tudo bem, meu amor ? » ou « você é sensual ! » quand tu marches dans la rue, et le chauffeur de moto de taxi qui me demande si je suis mariée au lieu de regarder la route…  « non mais j’ai un copain, c’est le mec sur la moto de devant là… » « ah, mais t’es pas mariée !… »  Ici ou en Europe, loin d’être flatteur, ce type de comportement d’alpha-mâle chasseur à la con ne fait rien de plus qu’enfermer hommes et femmes dans des rôles réducteurs.

Le Brésil pour moi présente d’énorme paradoxes dans la conception des rapports de genres. Comment un pays gouverné par une femme peut-il refuser des droits fondamentaux comme celui de l’avortement ? Quel est le rôle, pourtant crucial et complexe, de la femme dans cette société qui demeure hautement phallocrate ? Le culte du corps, et notamment du corps féminin, joue-t-il un rôle oppresseur dans la vision de la femme, ou est-il au contraire une arme pour la gente féminine ?

 

Ils ont raison hein, on arrête jamais de faire de l’anthropologie.

Ombre & Lumière

J’ai lu dans un ouvrage consacré à l’œuvre de José Medeiros que ce grand photographe du milieu du siècle était le seul à avoir su capter la lumière extraordinaire de Rio de Janeiro. Ses photos en noir et blanc, en effet, témoigne du rayonnement souvent blafard, comme brumeux, que l’on peut observer ici. Les montagnes semblent parfois s’effacer dans le ciel, dans l’horizon, dans la chaleur accablante. Je croyais que c’était la pollution qui donnait lieu à ce brouillard étrange qui semble faner les couleurs de la ville, mais je crois plutôt que c’est simplement dû au climat carioca, à l’océan capricieux et son humidité.

Parfois pourtant, et surtout maintenant que l’on se rapproche de l’été, la lumière est très forte dès le matin. Le jour est clair, sans un nuage, éblouit et brûle jusqu’à 17h, lorsque le soleil disparaît derrière le Corcovado et que la lune, immense, apparaît entre le morro de Leme et le Pain de Sucre. Et c’est l’éclairage public qui va dessiner un ciel étoilé et dentelé dans l’océan sombre. Ma vue préférée de Rio la nuit, je l’ai trouvée dans la Zone Nord, quelque part du côté du stade Maracanã, face à la favela de Providencia qui domine les hauts immeubles du Centro, les larges avenues, l’horloge de la gare Central do Brasil, puis l’océan et l’interminable pont de Nitéroi. La ville, immense et dense, n’est que lumière. Et derrière mon oreille, le Christ Redempteur. Rose en ce moment.

A voté!

Ce weekend, l’évènement en France était peut-être le mariage de ma cousine, mais ici au Brésil, c’était bel et bien les élections municipales. Beaucoup moins glamour, j’ai envie de vous dire, mais à mon avis surement pas moins animé. Les campagnes électorales sont partout des spectacles méticuleusement chorégraphiés, à grand coup de battage médiatique qui te donnent surtout envie d’abattre tous les candidats plutôt que de voter pour eux, mais ici à Rio, la campagne a été un véritable cirque de trois mois clôturé par la réélection en grande pompe du maire sortant, Eduardo Paes, avec plus de 64% des votes. (désolée pour le spoil).

Eduardo Paes

J’ai fait mes devoirs pour vous, Eduardo Paes est membre du PMDB (Parti du mouvement démocrate brésilien), qui s’inscrit selon wikipédia dans une idéologie socio-démocrate, populiste et socio-libéraliste. Il était en lice contre cinq autres candidats si ma mémoire est bonne, le plus sérieux étant Marcelo Freixo, pour le PSL (Parti Socialisme et Liberté). Freixo, c’est une sorte de héros de Rio, un professeur aujourd’hui député d’Etat qui est connu pour avoir fait démissionner de nombreux politiciens corrompus, au péril de sa vie puisqu’il a notamment été obligé de quitter le Brésil à cause des menaces de mort. Il a aussi inspiré l’un des personnages du film Tropa de Elite 2, un énorme succès au Brésil (et un très bon film, soit dit au passage).

un exemple de l’aura « yes we can » de Freixo…

Je ne me suis penchée sur les programmes ni de l’un de l’autre, je ne peux donc vous parler de tout ça que d’un oeil extérieur, et c’est peut-être pas plus mal. Freixo était porté par la jeunesse carioca grâce, je pense, à son aura de héros intègre et dédié à la justice et à l’égalité sociale, et à un slogan qui résume tout: « Rien ne devrait être impossible à changer« . Il a fait campagne avec peu de fonds mais avec beaucoup d’appuis, que ce soit des militants bénévoles que des artistes brésiliens (j’ai notamment vu Caetano Veloso à son meeting de Lapa, uhuh)

De l’autre côté, il y avait donc Eduardo Paes, l’homme déjà en place soutenu par un parti aux allures de machine de guerre, et des fonds tellement importants qu’ils avaient les moyens de payer les militants qui distribuaient des tracts dans les rues. Je sais pas du tout ce que vaut Paes en tant que maire, je sais que toutes mes connaissances ne voulaient plus de lui pour diriger Rio (mais bon, je fréquente une catégorie particulière de gens aussi, étudiant, universitaires : ultra socialistes qui étaient tous du côté de Freixo). En tout cas au final, la stratégie du rouleau-compresseur a payé pour Paes: gagner avec 64% des voix, c’est une sacré victoire!

En ce qui concerne les campagnes d’ailleurs, il n’y a pas de législation sur l’affichage ici. Chacun à le droit de planter une affiche de son candidat favoris dans son jardin ou de pendre des bannières à ses fenêtres… On a donc eu droit à un matraquage incroyable de millions d’affiches pour des millions de gens, puisque les brésiliens élisent aussi les conseillers municipaux… du coup, il y avait bien une centaine de candidats! Sans oublier les voitures qui arpentent les rues décorées aux couleurs de tel ou tel parti en hurlant les programmes des candidats par dessus de la samba ou du funk. A la télé par contre, les publicités pour la campagne sont réglementées et défilent pendant les « demi-heure électorales« …  et certaines étaient franchement à hurler de rire. Je me rappelle d’une pub pour une candidate où on la voyait s’exclamer « Legaaal! » (cool!) après chaque proposition. Je crois que Legal était aussi soit son nom, soit le nom du parti, d’où l’intérêt de la répétition… mais bon… (vous me direz, le lip dub de l’UMP l’année dernière était pas franchement plus cool!)

Enfin, la dernière chose que vous devez savoir c’est que les brésiliens votent sur des machines. Hé ouais, bientôt il restera plus que nous français pour nos accrocher à nos petites enveloppes et nos isoloirs vintage. La mise en scène est très compliquée, les brésiliens sont obligés de voter (ou ils reçoivent une amande) donc c’est, comme toujours, un casse-tête administratif hors du commun. Ils doivent se présenter avec une carte électorale, jusque là tout va bien, mais dans un endroit bien précis attribué selon le numéro qui leur avait attribué aux précédentes élections. J’ai pensé, moi qui perds toujours ma carte d’électeur d’une élection à une autre (cinq ans aussi, c’est beaucoup trop long pour espérer que je garde quelque chose…) je serais pas dans la merde si je devais voter au Brésil! Ensuite, tu te présente dans la salle et il y a 3 mecs avec des classeurs contenant les noms de tous les votants, comme on a en France. Ils signent, et là y’a eu un échange de papiers que j’ai pas compris, et les mecs donnent un petit coupon à la personne qui vote et enfin tu peux aller taper le code de la personne pour qui tu veux voter sur la petite machine, protégée par un grand carton sur lequel y’a écrit « Ministère de la Justice du Brésil« . Bruno m’a fait jeter un coup d’oeil au moment où il est allé voter, avant que les trois mecs ne nous rappellent plus ou moins aimablement que c’était parfaitement illégal.

Mais je suis française, je vote pas!  Mais c’était trop tard, trop bip bip et c’était bon, il avait voté. Ah, la technologie. (Legaaaal!)

Baguette, croissant & identité nationale

Depuis trois mois que je suis ici à Rio, immergée dans un pays, dans un peuple, dans une langue inconnue, je me pose régulièrement la même question : Qu’est-ce qui fait de moi une française ? Qu’est-ce qui me rends si différente de ces gens, et plus proches des millions d’autres nés dans la même nation que moi ? J’utilise délibérément le terme « nation » et pas « terre », car pour moi, si la France est une nation unique, elle regroupe entre ses frontières des terroirs bien différents les uns des autres.

Qu’est-ce qu’être Français ? Vaste question que l’on se pose depuis quelques années, à laquelle certains donnent des réponses de fin de soirée Erasmus : « Les français sont blancs, ils aiment le vin et le fromage. Ils sont romantiques, ils embrassent bien. Etre français c’est être arrogant, râleur »… Ou sale, parait-il. Faut-il être né en France pour être français ? Faut-il parler le français ? Quel français, alors ? Celui de Nice ? Celui de Brest ? Celui de Lille, de Paris ? Faut-il arriver après quatre génération de français ? Etre catholique ? Y’a-t-il même une seule façon d’être français ? Je pense que c’est de cette simple idée que vient toute la dépression identitaire que subit notre pays. L’idée que la France est une et uniforme.

Le siècle dernier à voulu créer une nation unique sur un territoire où étaient parlées plus d’une vingtaine de langues, et où vivaient des cultures très différentes. Pour cela, on a imposé le français et assassiné les langues et les cultures régionales, en donnant l’impression aux populations qu’il s’agissait de quelque chose d’archaïque, de révolu. C’était quelque chose d’incompatible avec la modernité, avec l’avènement des villes. La langue du pays ne resta plus qu’aux paysans, et scella cette impression globale que le « patois », était un truc d’anciens.

Pourtant, même la disparition quasi-totale des langues régionales et des cultures qu’elles portaient n’ont pas réussit à anéantir la « régionalité » en France. Je suis toulousaine, et comme la plupart des gens de mon « païs », même les plus jeunes, j’ai plus le sentiment d’appartenir à la terre toulousaine qu’à la « nation » de France. Pour moi, être française est surtout être toulousaine, avec cet accent aplatit par quelques années à l’étranger qui resurgit quand même lorsque je m’énerve, ou dès que je pose le pieds en pays occitan. J’aime l’histoire longue et fière de cette terre, j’aime savoir que j’en fais partie. Mais je n’aime pas la manière dont l’institution française essaye de m’en dépouiller en ne nous laissant pas la chance de construire une identité régionale. Nous n’avons pas eu le droit d’être totalement toulousains, d’apprendre l’occitan à l’école en même temps que le Français, de se voir enseigner l’histoire particulière de la région. L’école est la même pour tous les français, de toutes les classes sociales et de toutes les régions, et si cet universalisme est louable à bien des égards, je ne peux m’empêcher de le trouver assez hypocrite.

Parce que non, tous les français ne sont pas les mêmes, alors pourquoi prétendre le contraire ? La France, telle qu’on l’a conçue, pense l’unité par l’annulation. Le français est français c’est tout, il n’a pas le droit de venir d’ailleurs, d’avoir une double culture, d’avoir une religion. Vivre dans des endroits construits par la mixité, comme Londres et Rio m’ont beaucoup donné à réfléchir sur le sujet. Le Brésil, par exemple, est un pays peuplé d’immigrés qui ne tolère pas la culture unique. Tout simplement parce que ça n’existe pas : être brésilien signifie par essence porter en soi un incroyable patchwork culturel. Aucun brésilien ne peut dire « ma famille est brésilienne depuis 5 générations ». Ils vont plutôt aller chercher cet ancêtre qui venait d’ailleurs, car ils aiment mettre en valeur leurs origines diverses.

La France est aussi un pays construit par l’immigration, depuis son histoire très ancienne, mais pourquoi a-t-elle tellement honte de sa diversité ? Pourquoi cette obsession à vouloir définir une identité unique, une histoire unique ? Nous sommes un peuple multiple déjà au sein de nos frontières, encore plus lorsqu’on pense aux départements d’outre-mer (dont les métropolitains, d’ailleurs, ne savent presque rien…) et l’immigration nous donne un nouveau visage. Les anthropologues vous diront que la mondialisation, l’immigration intense de ce siècle et les mélanges culturels n’anéantissent jamais une culture, comme on aime à le croire. Ils en font juste naître une nouvelle. Rien n’est perdu, c’est « assimilé », et cela continue d’exister d’une manière légèrement différente. Lisez Arjun Apadurai et son excellent Après le colonialisme. Il y aurait, selon moi, plus d’intérêt à puiser dans toutes ces cultures françaises plutôt qu’à chercher à les effacer. Trouver les points communs à travers les différences, comme le voulait Claude Lévi Strauss avec son structuralisme.

Singing In the Rain

C’est un peu le creux de la vague à Rio ces dernières semaines…  En attendant des posts plus constructifs sur l’université et très certainement au sujet des élections du weekend prochain, j’ai décidé de vous parler de la pluie (hé ouais), parce que mine de rien, c’est un évènement assez particulier dans notre vie carioca.

Pour l’instant à Rio il n’a pas plût très souvent, le climat était lourd et chaud et humide, jusqu’à la semaine dernière où nous avons été frappés par le déluge. En fait la pluie tropicale, quand tu ne viens pas d’une région tropicale, c’est quelque chose auquel tu n’es pas vraiment préparé. Pensez aux violents orages d’été quand c’est la tempête et que des trombes d’eau s’abattent sur vos têtes en quelques minutes. Multipliez par 10, et vous aurez un peu une idée du délire qui s’est joué la semaine dernière. Le tonnerre puissant qui fait écho entre les gratte-ciel, l’océan couvert de brume et puis, d’un seul coup, la pluie battante.

Les cariocas m’ont expliqué qu’en général, l’été surtout, il pleut beaucoup et très fort, mais pas pendant longtemps. On va avoir des orages qui te déversent 50 mm de pluie en 15 mins, et puis c’est retour à l’insoutenable chaleur humide. La semaine dernière, la pluie est restée plusieurs jours, et les orages duraient plusieurs heures. Vous vous représentez plusieurs heures de pluie battante? En descendant de Vidigal l’autre soir, c’était littéralement des torrents d’eau qui couvraient les trottoirs et délavaient les rues. Marcher dehors quelques minutes était un peu comme prendre une douche tout habillé.

Pourquoi est-ce que je prends la peine de faire un article sur le sujet? Parce qu’en fait quand il pleut ici t’as l’impression que c’est la fin du monde. D’abord parce qu’il tombe plus d’eau en 5 mins qu’en un mois tranquille à Londres, mais surtout parce que les cariocas détestent la pluie, et qu’ils en font tout un flan.

Rio est une ville extérieure, une ville où les habitants « vivent » dehors. Rodas de samba dans la rue, cafézinho en terrasse, farniente sur la plage, promenade dans la forêt de Tijuca, et ne parlons même pas de la visite au Christ Redempteur ou au Pain de Sucre… Rio mouillée est une ville morte. Quand il pleut, les cariocas se rabattent sur les shoppings ou, j’imagine, les cinés et les musées, mais tout en prenant bien soin de se plaindre allègrement de cette « chuva de merda ». On a aussi eu droit, cette semaine, à un petit épisode de « grand froid » carioca: il a fait entre 15 et 20° toute la semaine, et j’ai pu voir un défilé d’écharpes en laine et manteaux d’hiver comme lors d’un mois de novembre en France. Il faisait 15° les gars, c’est bon, y’a de la marge avant le cercle polaire!

La frilosité des cariocas, c’est un gros cliché au Brésil, mais je suis désolée d’écrire aujourd’hui que c’est vrai… (mais bon, ça leur a malheureusement pas donné envie d’arrêter la clim dans les shoppings…)