Ethnographie du bikini

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« Bikini » de Robbydraws http://robbiedraws.deviantart.com

A travers ce maillot de bain, symbole du Brésil autour du monde, laissons-nous aller à une petite étude comparée de la perception du corps d’une rive à l’autre de l’Atlantique. 

Le Brésil est connu comme le « pays du corps ». Records de chirurgie esthétique, abondance de top modèles brésiliens sur les podiums, culte des plastiques parfaites dévoilées sur les plages de sable blanc… Le Brésil bénéficie (ou souffre?) à l’étranger d’une image de paradis tropical bercé par la musique et la fête, et peuplé de naïades bronzées.

La réalité, bien sûr, ne correspond pas exactement au stéréotype, pourtant quelque chose demeure certain : les brésiliens n’ont pas la même notion du corps que les européens. D’où peuvent bien provenir ces différences ? Après tout, le Brésil est le plus grand pays catholique du monde, ce qui devrait théoriquement dire qu’il partagerait avec l’Europe une perception du corps passée à travers le prisme judéo-chrétien. La population, d’ailleurs, est largement issue de l’immigration européenne et consomme en masse de la culture occidentale (surtout étasunienne) à travers le cinéma, la télévision et la nourriture… Pourquoi un tel décalage ? Et comment se traduit-il ?

« Bikini » contre « biquini »

Les dimanches ensoleillés, dur de trouver une place pour étendre son canga sur le sable d’Ipanema. Près du poste 8, la jeunesse branchée de la cité Merveilleuse s’est donné rendez-vous et les jeunes filles en bikini affluent. Inventé sous sa forme moderne en 1946 par le français Louis Réard, ce vêtement de bain a été tellement réinterprété de ce côté de l’Atlantique qu’il existe désormais un sous-genre de bikini dit « brésilien », dont la coupe échancrée est sensiblement différente du bikini original. D’ailleurs, il existe des variations de ce sous-genre strictement uniques au Brésil, comme le fameux « fio dental », caractérisé par une culotte « ficelle ». Peu de femmes portent ce dernier type, cependant le maillot se doit de dévoiler une large partie du derrière (attribut érotique très fort en terre de Braise). Les coupes françaises, totalement couvrantes, sont en revanche jugées particulièrement inesthétiques par les brésiliens et les brésiliennes…

Paradoxalement, la tradition française du « topless », c’est à dire bronzer seins nus sur la plage, est considérée comme si indécente qu’elle peut fait l’objet de verbalisation à Rio (il y a également régulièrement des articles de faits divers sur les touristes occidentales « attrapées » en train de faire du topless. Cela soulève la curiosité et l’incompréhension). Cette inversion des interdits m’a tout de suite interpellée. Qu’est-ce qui donne du sens à ces parties du corps, les rendant interdites, désirables, montrables ? Comment naît un tel paradoxe, dans des sociétés nourries des mêmes systèmes de représentations ?

Cette dernière question trouve évidemment sa réponse dans le métissage intense du Brésil, qui même s’il porte son héritage intellectuel portugais en étendard, est bien plus africain qu’européen dans sa chair. C’est un carrefour de représentations du corps : on y trouve un idéal africain des femmes redondes, d’érotisation intense des fesses et des hanches qui va cohabiter avec une perception plus étasunienne apparue dans les années quatre-vingt: celle du corps sculpté par le sport. (Voir ici, mon ancien article sur le corps à Rio.)

Sport et chirurgie esthétique : l’idéal dans la maîtrise.

L’une des premières choses que l’on remarque à Rio, c’est l’abondance de salle de sport. Les « academias » fleurissent littéralement à tous les coins de rues et se livrent à une concurrence féroce pour attirer leurs clients. Les prix toujours plus bas permettent à une large proportion de la population de s’offrir des abonnements, et ainsi le sport fait complètement partie de la vie des cariocas. Les bords de plage sont tous aménagés de pistes cyclables et des promenades où l’on vient faire son jogging ou du roller, de nombreux parcs possèdent des installations de plein-air destinées aux seniors (academia de terceira idade) et l’on trouve également des stations d’étirement à intervalles réguliers le long du front de mer.

Le sport, pour les cariocas, c’est partout et tout le temps : au petit matin, à la pause déjeuner, à la sortie des bureaux, du lundi au dimanche… Les brésiliens que j’avais interrogé sur cette pratique intensive et globale avaient plusieurs réponses : d’abord, le fait que le corps était beaucoup plus présent dans la vie de tous le jours. On se dévoile beaucoup, déjà parce qu’il fait très chaud. S’exposer plus, pour eux, pousse forcément à une attention plus grande quant à son apparence. Deuxièmement, le canon de beauté étant aux femmes plantureuses, on va préférer s’orienter vers les instruments de musculation pour se sculpter des formes plutôt que vers les régimes pour maigrir à tout prix.

Ici se dessine une notion particulièrement intéressante, à mon sens, dans la perception brésilienne. L’apparence, pour eux, c’est d’abord et surtout le corps, là où en France elle va principalement concerner les vêtements. Nous sommes une culture d’apparats, de vêtements (la Haute Couture est une « invention » française), pas de corps. Les cariocas, d’ailleurs, n’accordent pratiquement aucun intérêt à leurs styles vestimentaires. Les habits servent surtout de faire-valoir à une plastique impeccable, ils sont accessoires et secondaires. D’ailleurs, la première réaction de beaucoup de français à Rio était de dire que les cariocas étaient très mal habillés, et les cariocas de s’étonner en France du style soigné de la plupart des gens. « Até as velinhas se arrumam para ir no mercado! » [« meme les petites vieilles se font belles pour aller au marché! »] commentait mon xuxu, quelques semaines après son arrivée à Rennes.

Lorsque le corps est roi, le recours massif à la chirurgie esthétique, tabou en France, semble faire sens. Il serait, quelque part, l’extension de la pratique de la musculation, un modelage de la chair poussé à l’extrême. La chirurgie, à Rio, est depuis longtemps sortie des cabinets calfeutrés et privés, elle s’étale sans complexes dans la publicité, sur les bords de plage, le long de routes… Les brésiliennes n’ont généralement pas honte d’avouer qu’elles ont eu recours au bistouri car on ne semble pas courir vers un idéal de naturel. Signifier que l’on a travaillé sur son corps soit par le sport, soit par la chirurgie, semble, au contraire, quelque chose dont on tire une fierté.  L’opération fait également entrer un facteur financier : pouvoir se payer une intervention relève d’une certaine aisance financière et peut témoigner d’un statut social. Cela peut être un accomplissement : certaines femmes économisent plusieurs dizaines d’années pour se payer une opération, et des parents vont même jusqu’à offrir des interventions à leurs filles adolescentes. Témoignage des influences culturelles réciproques entre la France et le Brésil, l’opération consistant à remodeler et augmenter le volume des fessiers est en passe de devenir la procédure la plus demandée en France à cause de la présence accrue du Brésil dans les médias (même chose avec le boom du bum-bum dans la pop US).

Nudité relative

Le métissage brésilien compose, avec ses systèmes de représentations enchevêtrés, une notion unique et surtout mouvante de la nudité. Le corps nu ne possède pas toujours le même sens, il n’est pas toujours tabou. Plusieurs facteurs font bouger cette conception : l’espace et le temps. Le corps n’a pas le même sens selon le lieu où il se trouve. A la plage, par exemple, il est entendu en France comme au Brésil que l’on peut porter seulement des vêtements couvrant les parties « intimes ». Cette dernière notion varie, comme nous l’avons vu, d’une rive à l’autre de l’Atlantique (l’espace à cacher est très réduit au Brésil). La nudité n’aura pas le même sens non plus selon la période de l’année, et surtout pendant le carnaval. Tabou dans l’espace commun urbain (hors plage), elle devient normale pendant cette semaine de fête. Le carnaval est par définition un moment de transgression, de renversement des règles morales et sociales. Avec la célébration des corps nus (on pense aux reines des écoles de samba qui ne portent souvent que des cache-sexes et des strass) les brésiliens renversent la règle judéo-chrétienne de pudeur et de modestie et rappellent la source même de cette fête, qui consista un temps à transgresser secrètement l’interdiction par les portugais de pratiquer les religions africaines.

Ainsi, on constate que la société brésilienne ne traitera pas la nudité de la même manière, selon l’endroit et le moment. Leur perception du corps est fluctuante et adaptable, tout comme l’idéal de beauté féminin qui s’arrange des critères d’une culture ou d’une autre, sans cesse en réinvention. Comme dans de nombreux autres domaines, le Brésil absorbe et se réapproprie les représentation, les notions, les symboles. Syncrétise, recrache. En témoigne le bikini, français à l’origine, mais adapté et modifié sur le sol brésilien.

De la rencontre avec la perception française, beaucoup plus rigide et immuable, peut naître l’incompréhension où le conflit. Pour moi, avec mes repères de française, la nudité est toujours choquante et dérangeante, quelle que soit l’heure ou l’endroit. Nous n’avons pas du tout la même capacité d’adaptation des normes et des comportements. Dans le cas de la nudité, il semble qu’il y ait, au Brésil, un phénomène de cloisonnement : la plage a ses normes propres, qui sont différentes de celles de la rue, de la maison, du carnaval. La rue change de statut d’ailleurs, pendant le carnaval. Cela crée une dichotomie de la pensée qui questionne même les brésiliens. Dans une société largement catholique où la nudité « courante » est tabou, on critique souvent une dualité qui passe pour de l’hypocrisie « ici on peut se promener nu dans la rue pour le carnaval, mais pas montrer ses seins sur la plage ! » ai-je souvent entendu.

France/Brésil : inversion des tabous

Revenons, pour finir, à cette inversion de l’interdit entre les plages françaises et les plages brésiliennes. D’un côté, les femmes peuvent s’étendre seins nus mais ne sauraient exposer un bout d’arrière-train. De l’autre, l’affectueusement surnommé « bum-bum » est roi, il s’expose avec fierté et sensualité, mais par contre les seins sont à cacher à tout prix. Quelle représentation de la femme traduisent ces interdits ? Qu’ expriment-ils des sociétés qui les pratique ?

Pour la France, la pratique du « topless » est une survivance de la libération sexuelle des années soixante-dix, peu suivie à l’heure actuelle par les jeunes générations. C’est, en général, un moyen pour les femmes d’affirmer une indépendance quant à leur corps et leur sexualité. Cela a donné lieu aussi à une norme esthétique qui décrie les marques de bronzage, qui « font négligé ». On peut ici remarquer que c’est une nouvelle fois l’inverse qui prévaut au Brésil : les « marques du maillot » sont recherchées et travaillées pour être bien marquées (on apprécie le contraste entre une peau exposée très bronzée et une peau cachée très pâle) : elles constituent la preuve que l’on a passé beaucoup de temps à la plage. A nouveau, l’idéal de contrôle et de travail du corps se dessine. La marque du maillot témoigne du temps que l’on a passé à travailler son bronzage. En France, un bronzage uniforme nous retourne également à notre idéal de beauté naturelle : comme pour le tabou de la chirurgie esthétique. Il faut avoir l’air d’être beau sans efforts, car investir dans son physique est une marque de vanité.

On retrouve ainsi, dans l’observation du maillot de bain, de nombreux lieux communs de l’opposition entre Brésil et France. L’un est insolent, indécent, sans pudeur, l’autre est réservé, élégant, carré. Pourtant, nos deux sociétés dialoguent et échangent perceptions, normes, et imaginaire social : avec l’omniprésence actuelle du Brésil dans les médias français, la France récupère et se réapproprie des symboles venus de l’hémisphère sud. Le Brésil, de son côté, avale depuis plusieurs siècles la culture françaises et européennes. Peut-être, d’ailleurs, le Brésil nous revoit-il des perceptions adaptées des nôtres, et l’échange peut ainsi continuer de manière perpétuelle.

Le rapport au corps est l’un des « domaines » où français et brésiliens sont définitivement en décalage, voilà pourquoi la notion brésilienne de proximité, de nudité et de beau intrigue (et gêne) tant les français. En voyage à Rio, ce fut l’une des choses sur lesquelles j’ai du faire le plus gros travail d’adaptation. Il faut accepter d’être plus proche de l’autre. De le toucher plus souvent. D’être confrontée à la nudité (ou semi-nudité, plutôt) courante des gens. Je me souviens avoir écrit, après quelques mois à fréquenter la plage « je suis agressée et fatiguée par la nudité environnante. Cela me touche, comme si c’était moi qui était nue. Et même si cela ne me pose pas de problèmes consciemment, je sens que j’ai du mal à supporter toutes ces fesses nues autour de moi. »

Gérer notre corps n’est pas quelque chose auquel nous sommes habitués, en France. A moins de le supprimer. Nous n’appréhendons pas la chair comme le font les brésiliens, crûment, naturellement. Je me souviens avoir eu la réalisation violente un jour, dans le bus brûlant, que j’existais physiquement dans le monde qui m’entourait. Je sentais pour la première fois, et d’une manière absolument désagréable, mon corps interagir avec l’espace. Les sièges me collaient aux cuisses, la sueur perlait sur mes genoux, mon front. La chaleur m’étouffait, et frôler mon voisin me répugnait. Simplement parce que je n’ai pas appris, dans mon milieu social, à gérer ces sensations. Nous nous protégeons toujours de notre environnement, avec le vêtement d’abord, puis en se tenant à distance les uns des autres. C’est, personnellement, l’une des expériences les plus étranges que j’ai connu et mon témoignage le plus fort de la rencontre entre deux sociétés aussi complémentaires qu’opposées.

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