Le Brésil, la viande et moi

Je n’ai jamais aimé la viande. Déjà toute petite, je laissais mon morceau de rosbif de côté le dimanche chez mamie, et mettais une heure à manger mes raviolis au dîner parce que je les ouvrais tous un par un pour sortir la garniture de viande hachée. Quand je me suis installée seule, je me suis rendue compte après quelques mois que je n’avais pas acheté un seul morceau de viande depuis que j’étais partie de chez ma douce maman. Sans être strictement végétarienne (je n’aime pas bien les étiquetages, et en plus il y a environ 1 milliard de notions de ce qu’un végétarien mange ou exclue), je m’accommode très bien d’un régime essentiellement végétal et tente d’éviter les viandes autant que je peux.

Quand je suis arrivée à Rio, j’avais de grands espoirs quant au contenu de mon assiette de végétarienne. Je pensais aux cocotiers croulants sous les noix de coco, aux plateaux de fruits exotiques colorés, et à toute la variété des plantes tropicales. La vie ne serait qu’une suite de salades fraîches et chamarées dégustées sous le soleil avec un hashtag vive la vie.

En gros, ça ressemblais à ça…
… ou ça…
ou CA *_*

Sauf que dans la vraie vie, l’assiette brésilienne c’est plutôt ça :

Oui. Les Brésiliens sont d’énormes carnivores. Selon les statistiques de 2013, ils consomment en moyenne 85kg de viande par personne et par an: c’est pratiquement autant qu’en France, voire un peu moins, et pourtant j’ai l’impression qu’ici rien n’existe en dehors de la saucisse et de l’entrecôte à la farofa. D’où vient cette différence alors, Sherlock ?

Culture de la viande

Quand j’étais en 2e année de fac, j’ai fais une présentation sur un texte très intéressant (si intéressant que je ne m’en rappelle plus l’auteur) sur le fait de manger des abats. Entre autres, il soulignait le fait que notre culture culinaire occidentale est largement carno-centrée. Faites le test, essayez d’imaginer un repas sans viande… Vous aurez toujours l’impression qu’il manque quelque chose. Quand j’ai commencé à suivre une routine vegan l’an dernier, j’avais beau préparer des plats tous plus appétissants les uns que les autres, je me sentais toujours frustrée au moment de dresser mon assiette. Après quelques jours, j’ai compris que j’avais tellement l’habitude d’organiser mon alimentation autour de la viande (ou du poisson) que j’avais l’impression de ne rien manger d’intéressant.

C’est plus ou moins ce que pensent les Brésiliens, à commencer par mon carioca chéri. Pour ce « macho » hautement carnivore, une assiette sans viande est purement et simplement une assiette vide. Lorsque j’ai le malheur de ne me servir que du riz et des feijão pour le dîner, mon beau-père me regarde avec une certaine incompréhension. « Tu as conscience qu’il n’y a pas de protéines dans ton assiette ? » m’a-t-il lancé, l’autre jour.

En vrai, les légumes secs tels que les haricots noirs sont une excellente source de protéine végétale. En en plus, l’être humain vit très bien sans manger des protéines à tous les repas, les gars. Mais c’est pas vraiment le sujet. Le sujet, c’est qu’être végétarien au Brésil est une mission particulièrement compliquée… quand on a pas un budget énorme. Si le tofu est plutôt démocratisés, la plupart des alternatives veggies à la viande sont inconnues au bataillon. Il faut faire des pieds et des mains pour trouver des graines type quinoa, boulgour et autres et surtout, la société n’est pas du tout ouverte à la possibilité d’avoir un régime alimentaire qui exclue la viande, ou PIRE, tous les aliments d’origine animale. Plus qu’ailleurs, avoir un régime essentiellement végétal ici demande des trésors d’inventivité, pas mal d’organisation et surtout  d’aimer passer du temps dans la cuisine pour faire soi-même beaucoup de choses que l’on trouve déjà prêtes en France. Par exemple là tout de suite, le beurre de cacahuète, excellente source de protéine (et excellente chose, tout court), ou bien les « steaks de céréales » qui constituaient la base de mes déjeuners-vite-fait-parce-que-j’arrive-du-boulot-et-j’ai-la-grosse-dalle à la maison, sont introuvables ou affreusement chers (rs$25 les 300g de beurre de cacahuète).

A moins d’être dans un restaurant spécialisé, il est super rare de trouver un seul plat végétarien sur une carte. Si vous ne mangez pas non plus de poisson, vous risquez fort de vous retrouver avec une petite assiette de laitue sans sauce avec deux rondelles de tomates. Dans les churrascos, il faudra constamment expliquer à tout le monde pourquoi vous avez l’idée saugrenue d’éviter à la viande (oui, même le poulet), et penser à vous amener vos propres victuailles si vous voulez manger autre chose que du pain à la mayonnaise ou de la « vinegrete » (essentiellement des dès de tomates et d’oignons dans de l’huile de l’olive. C’est bon hein, mais ça nourrie pas son homme).

Heureusement, je suis pas non plus super fan du tofu.

 

Nous sommes de gros consommateurs de viande, mais mon impression est que nous aimons aussi varier les accompagnements. Il y a toujours des salades composées aux barbecues, de la ratatouille, des carottes sautées, des haricots verts, des pommes de terre rissolées pour accompagner rôtis, steaks et civets. Nos assiettes types sont la plupart du temps : viande + féculent + légumes. Ou alors c’est moi qui vis dans un environnement particulièrement équilibré, je ne sais pas?! Ici sorti du riz, des feijão et des deux rondelles de tomate pour se donner bonne conscience, je ne vois pas beaucoup de légumes et surtout, extrêmement peu de variété. Moi qui m’intéresse pas mal aux émissions de cuisine, je vois peu de cuisiniers brésiliens proposer des alternatives variées (la plupart des émissions de cuisine brésiliennes, d’ailleurs, sont parfaitement nulles). Je me demande souvent pourquoi, car avec le climat tropical la plupart des légumes poussent grosso-modo toute l’année, les fruits sont légion et très variés (je découvre perpétuellement de nouveaux fruits tropicaux), les racines comme le manioc et les patates font partie intégrante de l’alimentation traditionnelle… bref, il y a un monde très vaste d’options végétariennes ou même végétaliennes qui pourraient faire partie du quotidien des brésiliens. Et pourtant la viande continue de dominer massivement menus et assiettes.

Comme par hasard, le Brésil est le 3e plus gros producteur de viande au monde, et le lobby de l’industrie agro-alimentaire y est extrêmement puissant. Je dis ça, je dis rien.

Aller, parce qu’il y a quand même de l’espoir et pas mal d’inventivité au pays de la picanha, voici pour vous trois cuisinières bad-ass qui réinventent l’assiette brésilienne :

Bel Coelho : cheffe paulista, elle parcoure le pays pour une émission « carnet de cuisine » (Reiceitas de Viagem, TLC) à la rencontre des petits producteurs pour découvrir les plats traditionnels de diverses régions. Non seulement c’est passionnant, mais ça donne l’eau à la bouche.

Par ici pour son Facebook et son Twitter

Bela Gil : fille du célébrissime Gilberto, elle anime une émission que j’adore sur GNT  (« Bela Cozinha ») et propose une cuisine saine, facile, inventive et végétarienne/vegan.

Retrouvez la sur Facebook ou Instagram

Dani Noce : une pâtissière aussi mignonne qu’inventive (sans déconner, je VEUX toute sa cuisine) qui fusionne les traditions sucrées brésiliennes avec des influences occidentales. Son Instagram est à consommer sans modération, comme sa chaîne youtube.

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