Qui a volé le carnaval?

Si vous avez suivi le blog, vous avez vu que j’étais *légèrement* excitée à l’idée de participer au défilé du carnaval. C’était un petit rêve perso depuis que je suis arrivée à Rio, et cette année, j’avais réussi à intégrer la communauté de Vila Isabel, une école pour laquelle j’avais une tendresse particulière à cause de son histoire et de sa localisation. En plus, elle avait été l’école championne de 2013, mon tout premier carnaval carioca. J’ai eu le plus grand plaisir et le plus grand honneur à répéter chaque mercredi et chaque dimanche pendant 3 mois, chaque semaine plus anxieuse du carnaval à venir, et de cet apothéose qu’est le défilé sur la sacrée Marquês de Sapucai.

A child waits to take part in a samba parade during a carnival in Sesimbra village

Je n’étais pas la seule. La communauté compte plus de 2500 membres, qui se dédient tous, deux fois par semaine, malgré la chaleur infernale, malgré la pluie diluvienne. Nous ne pouvons manquer aucune répétition, sinon nous sommes expulsés de l’école. C’est le contrat que nous passons, et nous le passons avec grand plaisir, pour le bonheur de remonter l’aller au son de la batterie, en criant à plein poumon que « se taire, jamais ! » L’école attend une grande implication, mais ce lundi, l’école n’a rien rendu.

Il est courant que les préparatifs du défilé courent jusqu’à la dernière minute, dans toutes les écoles. Avec des milliers de costumes à préparer et tous les aléas que représente un tel spectacle, vous vous imaginez tous les points de colle, les ajustements, le stress et l’effervescence. C’est donc sans grande surprise que je suis allée retirer mon costume directement au hangar de l’école, à la Cidade do Samba, le jour même du défilé… à 13h. Passent les heures et rien ne change. Les costumes sont là, mais ils sont incomplets. Les parties manquantes arrivent au compte-goutte, et certains kits complets sortent, mais notre file, étrangement, n’avance jamais. Pourtant tous ces gens je les connais, je les ai côtoyés pendant 3 mois deux fois par semaine, nous avons sué, ris, et souffert un peu, ensemble. Mais il est déjà 17h, c’est le début des préparations du défilé sur l’avenue, et nous sommes toujours là. Sans costumes. Il devient rapidement clair que ces gens qui arrivent et repartent, eux, en un clin d’œil avec leurs sacs plein de plumes et de strass, ont payé leurs costumes.

Chaque école met des costumes à la vente, c’est normal. Seulement, notre ala, c’était celle de la comunidade, et Vila Isabel se targue d’avoir mis à la vente seulement 10% de ses costumes, réservant la majorité à sa communauté, afin « d’assurer la qualité des costumes et du défilé ». Nos costumes ne devaient pas être vendus mais ils l’ont été, dans l’irrespect le plus total de tous les membres qui se sont dédié sang et eau à l’école. Il est maintenant 19h30, l’école défile à 21h, et nous sommes toujours une vingtaine à attendre. Une douzaine ont déjà abandonné les rangs, et seulement 38 costumes sont sortis du barracão ce jour là. 38 sur les 102 membres inscrits sur la liste… On nous a même dit, « hier les costumes étaient tous là, complets…. Aujourd’hui ils ont disparu. »

Disparu ?

Disparu où ? Je pense bien qu’ils étaient déjà sur l’avenue, sur le dos de quelqu’un qui avait les moyens de mettre plus de 1000 reais dans un costume.

Au Brésil, j’ai particulièrement l’habitude de voir une société à deux vitesse où soit tu as de l’argent et tu peux profiter de tout (et de tous), soit tu n’en as pas, et tu te fais toujours écraser. Rio a été transformé en parc d’attraction pour touristes étrangers. Plus rien ne compte aux yeux de la mairie que la carte postale qu’ils vendent au monde entier. Seuls les endroits fréquentés par les touristes bénéficient de services publiques à peu près de qualité. Le reste de Rio étouffe dans les embouteillages interminables, écrasé par des impôts surréalistes, alors que les hôpitaux ferment un par un et que les universités arrivent à peine à garder la tête hors de l’eau (le gouvernement d’état ayant décidé de réduire de moitié l’enveloppe dédiée à la recherche).

Dans tout ça, le carnaval était le dernier bastion de démocratie populaire. La rue devenait le territoire de tout le monde, riche et pauvre mélangés. Les écoles de samba viennent toutes, TOUTES, de favelas ou de quartiers populaires de la zone nord. Leur sang est celui de la communidade. L’ont-elle déjà oublié, saoulée de paillettes dans les camarotes (loges) luxueux qu’elles se réservent sur l’avenue ? La dictature de l’argent qui gouverne Rio aujourd’hui a emporté ce dernier symbole populaire.  Et Vila Isabel a l’hypocrisie absolue de dire qu’elle privilégie sa communauté ? J’ai quitté le barracão hier après 6h d’attente, sans costume. Pas de défilé pour moi, ni pour les autres membres de mon allée. Il me reste la rue, et encore, Rio a réussi à violer ce carnaval là aussi : entre tarifs de bus exorbitants, réseau inexistant pour la zone nord (la plupart des lignes ne circulent simplement plus pendant le carnaval, et il n’y a pas d’itinéraires de remplacement), les charges grotesques imposées aux blocos pour pouvoir jouer, qui empêchent chaque années plus de groupes traditionnels de pouvoir se produire, et l’inflation indécente de tout le consommable, il devient presque impossible pour qui a peu de moyens (et cela concerne de plus en plus de gens, puisque la crise frappe la classe moyenne de plein fouet) de participer à la folia traditionnelle. Ne pleure pas, le carnaval revient tous les ans, c’est ce qu’on dit ici. Mais c’est un carnaval pour qui ? Sûrement pas pour les cariocas.

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