Ethnologie de l’academia

Comme beaucoup de cariocas, mon année n’a réellement débuté qu’après le carnaval. Et comme beaucoup de cariocas, c’est après cette semaine de beuverie et de paillettes que j’ai décidé de mettre en application mes bonnes résolutions de nouvelle année. Et comme beaucoup de cariocas, la première de ces résolutions était:

Je vais me remettre au sport.

A Rio, l’alternative la plus simple et la moins coûteuse pour se bouger quand on habite loin de la plage comme moi, et qu’on est incapable de tenir un horaire (comme moi), c’est l’academia. En d’autres termes: la salle de muscu. Oui.

Ici certaines chaînes (SmartFit pour ne pas la citer) proposent des abonnements à prix ultra attractifs (70 reais/mois, quelques 17,5€) pour un accès illimité aux plateaux de muscu (pas de cours collectifs par contre). C’est donc volontairement que j’ai entrepris d’aller 3 fois par semaine cultiver mes courbatures, achevant ainsi mon processus de carioquisation (on n’est pas un vrai carioca tant qu’on s’est pas abonné à l’academia au moins une fois).

Comme il n’y a pas grand chose à faire quand on passe 30 minutes à pédaler dans le vide sur un vélo d’appartement à part suivre la redif de Caminho das Indias en mute sur un remix  techno des One Direction, je me suis mise à observer la faune locale. Et à apporter mon Ipod.

Bon, d’abord, il faut qu’on se pose et qu’on parle de cette mode, Rio. Ca fait 4 ans que je suis là et j’ai pas encore compris le pourquoi du comment des chaussettes en laine fluo sur le legging ou la combi en spandex bariolé pour aller suer comme un porc sur une machine. Je… Expliquez moi, s’il vous plait. C’est pas pratique, c’est sûrement désagréable et en plus c’est TRÈS MOCHE.

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NON MAIS SERIEUSEMENT!?! Et je ne vais même pas commenter les motifs et couleurs globalement gerbants des lignes de sport ici. Ce legging rayé bleu et blanc là, ça ne devrait pas exister.

Et c’est que les chaussettes, en plus, parce qu’en haut les brésiliennes portent généralement juste une petite brassière. L’autre jour j’ai vu une fille en en baggy-short sur un legging trois-quart blanc transparent. Qu’est-ce que c’est? Est-ce que le Brésil n’a pas encore dépassé l’époque Un, Dos, Tres?

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Lola, créatrice de tendances dans les cours d’EPS de 2004.

Est-ce que c’est une technique pour suer des mollets et combattre la cellulite par processus hydraulique en même temps qu’on fait des squats? Qui a inventé ça? COMMENT?

Trop de questions.

Les lignes de sports sont souvent à base de couleurs fluos et je me demande pourquoi, d’ailleurs. Est-ce que c’est par association genre: « hé, mais elle est trop funky cette couleur? Hein, tu trouves pas qu’il fout trop la pêche ce rose pétard? Dis-donc, t’as pas comme une folle envie d’aller faire un footing là, d’un coup?! »

Moi même, je ne peux m’empêcher de crier « Zumba hé, zumba ho » quand j’enfile une brassière en lycra, d’ailleurs.

Ou est-ce que c’est seulement par hommage discret à ces muses de l’aérobic que sont Veronique et Davina?

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We remember.

Ou bien est-ce juste les designers des marques de sport qui se fouttent allègrement de notre gueule:

« Comme ça, en plus d’être rouge comme un feu de signalisation, t’auras l’air d’un agent de la circulation. »

(prenons une minute pour admirer cette merveilleuse métaphore et rappeler que la sécurité routière, c’est important. Merci.)

Bref, les vêtements de sport sont un grand mystère de ma vie. Et j’ai remarqué que je faisais cruellement tâche à la salle avec mon legging noir et mon maillot de Vila Isabel dans lequel j’ai pas peur de suer. Dans une volonté désespérée de m’intégrer, j’ai prévu de m’acheter une tenue de sport digne de ce nom, bariolée comme il faut MAIS stylée. Voyez plutôt:

Bon, maintenant que ça c’est fait, passons aux gens. Il y a plusieurs tribus à la salle de sport, et ce n’est exclusif au Brésil, je voyais le même type de personnes quand je fréquentais la salle de muscu à Toulouse.

D’abord, il y a les hyper actifs: tous ces super-héros qui arrivent à se lever à 5h du matin pour passer à la salle, faire une routine de muscu + cardio hop tranquille et se jeter dans le train bondé de 7h pour aller au boulot. Puis ils affrontent leur journée de taf + le métro bondé du retour et ont quand même le courage d’être à la salle de sport le lendemain à 6h.

Puis y’a papi et mamie qui font de la marche à pied sur un tapis de course parce que dehors il fait chaud et qu’en plus, hé, y’a des rediffs de novelas (j’ai voulu mettre tout entre tiret, mais j’ai eu pitié de vous).

Ensuite y’a ma team préférée, celle des gogo boys. Le gogo-boy carioca a plusieurs habitats de prédilection. Puisque c’est un animal aussi bien terrestre qu’aquatique, on le retrouve en bord de plage, à l’academia, et dans la file d’attente des clubs de Lapa.  Normalement, il est là en fin de matinée, avec son shaker de protéines en poudre et son tank-top ultra skinny qui laisse voir son gros tatouage de Jésus et/ou du blason flamengista.

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ALERTE CLICHE.

En général y’en a tout un banc, parce que le gogo-boy n’est pas un animal solitaire, il vit en meute, et tous ces individus en tank tops campent autour des machines-qui-font-mâle, celles où tu soulèves 10 000 kilos d’altères ou celles où tu tires comme un boeuf sur une poulie avec tes gros biceps. Tu crois qu’ils viennent à la salle tous ensemble pour s’encourager, à la rigueur ce serait louable, c’est toujours cool d’avoir quelqu’un pour te faire passer la troisième répétition, quand tes muscles sont en feu et que tu vendrais tes parents pour que ça s’arrête. Mais non. La plupart du temps les gogo-minions checkent les likes de leurs selfies pendant que le gogo-alpha fait sa série. Ou alors ils checkent les nanas parce oui, il y a des gens dans ce monde qui vont à la salle de sport pour DRAGUER.

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« Tudo bem? »

Tu sais, cet endroit dont toi tu sors avec les cheveux collés à ton front par ta sueur? Ben ouais, y’a des gens qui vont là pour chopper. Ca se voit, parce qu’il y a des nanas qui viennent MAQUILLÉES pour faire leurs 150 squats devant le banc de gogo-minions.

Ou bien y’a ce mec qui passe une demi-heure à faire des altères et à se donner du love dans le miroir. JE SAIS, c’est important de se regarder quand tu fais de la muscu pour être sûr que tu fais le bon mouvement mais sérieusement, il y a certains mecs qui semblent avoir une relation très intime avec leur reflet. J’ai peur de voir leur profil Facebook.

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Je suis tellement canon, ça me blase.

 

A la salle de sport, y’a aussi la groupie du pianiste de l’entraîneur. Bon l’entraîneur c’est un peu la rockstar de la salle de muscu, normal. Dans mon academia, ils montent les routines d’entraînement selon les attentes de chaque client, puis ils traînent sur le plateau pour apporter leur aide en cas de « excuse moi j’ai oublié comment on utilisait cette machine… » La plupart du temps, ils imaginent ta série et te laisse faire ta vie, et ça me va bien parce que j’ai été traumatisée à mon autre salle de sport par une personnal trainer qui criait « TU VEUX PLEURER? Vas-y pleure mais il te reste 30 abdos à faire! »

Et elle me le criait même pas à moi.

Seulement j’ai remarqué que les deux entraîneurs masculins sont constamment sollicités par une horde de nanas qui, étrangement, n’arrivent pas à lire leurs routines. Gens de l’academia, si vous pouviez aller choper ailleurs, ça m’arrangerait.

Enfin bref. Ca fait un mois que mon corps n’est que courbatures et comme tous les gens qui prennent des bonnes résolutions, je regrette. Mais je gagne un bum-bum d’acier dans l’histoire donc bon. Tout n’est pas perdu.

 

 

 

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Brasil X : de l’histoire du porno brésilien

Je ne le dis pas à tout le monde mais la proposition de recherche qui m’a amené au Brésil était sur un sujet plutôt… inhabituel. Voyez-vous, j’avais soutenu une hypothèse d’enquête sur le porno chrétien, un genre nouveau et exclusivement brésilien. Je vous vois lever un sourcil dubitatif. Porno et chrétien, c’est un peu antinomique tout ça, vous vous dites. Hé bien pas au Brésil.

Tout est possible au pays du tanga.

A vrai dire le Brésil a une longue et singulière histoire avec la pornographie, en lien avec son histoire culturelle et politique particulière. C’est sans doute étrange mais la pornographie est un sujet qui me passionne parce que, , il est tabou, mais surtout parce qu’il est un formidable miroir de la société qui le produit. Le porno c’est au-delà de la simple mise en scène d’actes sexuels, comme beaucoup se contentent de le définir. C’est la mise en scène des fantasmes et des projections les plus inavouables, des manières les plus crues et délibérément immorales. C’est un moyen d’expression qui accepte et l’animalité, la bestialité et qui met en exergue tout ce qu’il y a de plus charnel dans l’être humain. A mon sens, c’est l’une des formes de liberté les plus complètes qui existent dans notre culture, car le porno n’a aucun tabou, aucune restriction. La seule limite est celle de celui qui reçoit le média. BREF, toute cette liberté et cette animalité, c’est tout ce que la doctrine catholique et la philosophie des Lumières (base de notre culture moderne) méprisent. Normal donc que le porno demeure un énorme tabou social (oui malgré Youporn, oui malgré ce que l’on vous assène sur la prétendue dégénérescence sociale causée par l’internet et la mondialisation et McDonalds.)

Un petit peu d’histoire, si vous le voulez bien.

Les représentations sexuelles existent plus ou moins depuis que l’être humain a eu la bonne idée de prendre un bout de charbon et de griffonner sur des parois de cavernes. Puisque les chercheurs ont souvent du mal à admettre que nos ancêtres étaient sûrement comme nous, adeptes d’une petite image coquine par ci par là, la plupart sont décrites comme des représentations de rites de fertilité. J’aime cette idée et c’est fort probable, seulement pour l’instant aucune preuve totalement irréfutable n’est venue l’appuyer. Il me semble un peu plus logique (et loin d’être choquant) que ces dessins aient simplement été les premières revues pornos de l’Histoire.

disaient les néanderthaliens

Néanmoins, Il y a une frontière entre mise en scène de l’acte sexuel et pornographie, comme je l’ai dit dès le début. Le terme pornographie porte une connotation péjorative et induit un jugement de valeur depuis sa création. Et qui l’a créé, d’ailleurs ? Hé bien nos amis de l’ère des Lumières, à partir des mots grecs « graphos» (peindre, décrire) et « pornê »… qui signifiait prostituée. Le porno dans son essence n’est donc pas exactement le sexe. C’est plutôt le sexe impur, tabou et dégradant des « professionnelles ». Celui que l’on fait caché et rapidement dans un coin de rue en espérant ne pas attraper une maladie vénérienne (parce que les prostituées, c’est sale et pêché et démon). C’est pour cela qu’on le distingue de l’érotisme (éros signifiant « amour ») qui lui parle d’un sexe sentimental, élevé, « digne ». Aujourd’hui l’érotisme se distingue de la pornographie d’une manière très simple : l’un montre des relations sexuelles avec une certaine pudeur (c’est-à-dire sans montrer le centre de l’action à l’image), l’autre est aussi précis qu’un manuel d’anatomie.

Note : l’internet fait avancer les terminologies, avec par exemple le « porno soft core » qui correspond à la définition d’érotisme que je viens de vous donner. L’érotisme, dans l’Amérique de plus en plus conservatrice, commence à redevenir une simple suggestion de rapports, ou une tension sexuelle importante.

QVS2013
La reine Victoria approuve

 

Au Brésil, l’expression pornographique est un peu atypique. Dans les années 60, le pays tombe aux mains des militaires qui instaurent une dictature sévère. Tous les médias sont contrôlés et censurés, et bien sûr la pornographie devient absolument interdite. Rappelons-le, nos ancêtres dans les grottes de Lascaux trouvaient déjà le moyen d’échanger de la pornographie avec un charbon et un silex, donc ce ne sont pas quelques militaires censeurs qui sauraient empêcher l’être humain de produire et partager du sexe. Qu’ont fait les brésiliens des années 70 ? Ils ont bien entendu trouvé un moyen de filmer du porno sans se faire attraper par les censeurs. Et ce moyen s’appelle le pornochanchada.

Oui, on en a plein la bouche.

Tout est dans le nom pourtant : c’est la contraction de pornographie et « chanchada », un type d’art humoristique et burlesque. Est né de cela une sorte de Frankenstein fantastique à la frontière entre Clara Morgan et Alice au Pays des Merveilles. Celui de Lewis Caroll, hein.

Non parce que… voilà.

Ma première expérience de pornochanchada s’est faite en zappant un soir par hasard sur Canal Brasil, où j’ai vu un homme déguisé en âne tripoter des jeunes filles dans un décor qui ressemblait à la kermesse de mon école primaire, sous une pluie de paillettes dorées. J’étais tellement traumatisée et émerveillée à la fois que je n’ai pensé ni à zapper ni à cligner des yeux pendant vingt minutes. Les films de pornochanchada sont de vrais films : ils ont une intrigue (plus ou moins développée, je l’accorde), des dialogues et parfois même des chansons. Oui oui, ce sont aussi des comédies musicales. C’est merveilleux.

Seuls ceux qui ont vu The IT Crowd comprendront cette référence, et mériteront mon amour éternel et inconditionnel.

 

Et surtout ils comportent de véritables scènes de sexe où les acteurs se pelotent pour de vrai. Elles sont plus ou moins crues selon les films, mais totalement pornographiques 100% du temps. Ce genre a connu un succès commercial énorme dans les années 70, ce qui l’a rendu plutôt difficile à ignorer pour les censeurs. Ils ont donc tenté corpus et almus christi de l’interdire… en vain. Dans les années 80 pourtant, la chute de la dictature aussi entraîné la chute de la production. Avec la libération des médias, le porno classique refait surface et le genre chanchada devient progressivement obsolète (quelle triste ironie pour tous ces censeurs qui se sont battus pour sa disparition pendant toutes ces années… Pensons-y).

Je n’ai pas de mots pour exprimer à quel point cette affiche est miraculeuse

 

Le Brésil, même s’il a sa propre catégorie sur de nombreux sites de libre accès (les amateurs de bumbum sont nombreux dans les méandres sombres de l’internet), n’est ni un des pays qui produit ni qui consomme le plus de pornographies (pour info : USA pour la production et, oh !, IRAQ et Egypte pour la consommation – source SimilarWeb).

Le Brésil est aussi le plus grand pays chrétien du monde. Du coup c’est un peu comme le doce de leite et le pão de queijo, la goiabada et le fromage, ou bien les oranges sur la feijoada : on ne croirait pas qu’ils puissent aller ensemble, et pourtant ça fonctionne. Voilà comment le Brésil accoucha du porno chrétien.

Ce genre typiquement brazuca et extrêmement nouveau (les premiers articles que j’ai trouvé sur le sujet datent de 2012) part d’une bonne intention. Il s’agit d’une volonté d’aller à contre courant d’une représentation du sexe trop violente, trop mysogyne, trop… trop. On voulait y montrer un sexe « véritable », pratiqué par des couples réels et amoureux. C’est plutôt joli comme concept, et ça existe déjà aux USA, sans l’étiquette religieuse.  Pour être autorisé comme chrétien, ce porno répond à des normes très strictes :

  • Les protagonistes doivent absolument être chrétiens et religieusement mariés.
  • Aucune position jugée comme dégradante ou contraire à la Bible n’est autorisée (exit sexe oral ou anal – d’ailleurs j’ai lu sur plusieurs sites « positions autorisées » et je me demande: est-ce qu’il y a un manuel du bon sexe catholique ou une liste des position homologuée par le Vatican? Sérieusement.)
  • Il ne peut pas non plus y avoir de pratiques jugée comme portant atteinte à la dignité des protagonistes (adieu tenues affriolantes, bondage etc)
  • Il ne peut y avoir que deux participants
  • Le langage doit être respectueux. (source: Revista Salvador)

Ces règles à elles seules renversent totalement la définition classique de « pornographie ». Le porno chrétien, comme les diverses tentatives de pornographie sensible ou « pour filles » tente de présenter du sexe « respectueux » (une prérogative qui induit que toute la pornographie classique n’a pas de respect pour les participants, ce qui est juste faux). Du sexe qui rentre dans ce que le dogme judéo-chrétienne accepte comme « digne », c’est dire avec des sentiments et surtout couronné par une alliance et un serment suprême envers Dieu. Ainsi donc le porno chrétien ne serait par définition pas de la pornographie (puisque le porno, c’est du sexe SALE)… S’il n’y avait pas un plot twist.

Oui, il y a une sixième règle les amis, la petite arme secrète de l’Eglise pour se dédouaner de tous ses petits écarts de conduite. Ça s’appelle la contrition, et c’est un acte religieux qui permet d’être pardonné pour ses pêchés si l’on s’en repent platement après. C’est le levier qui permet à la secte évangélique de recruter trafiquants et violeurs pour devenirs pasteurs dans ses églises et c’est aussi le joker secret du porno chrétien pour rester du porno mais 100% Jesus Approved. Brillant, n’est-ce pas ? De cette manière, le genre contourne ses propres règles, et plus ou moins toutes les pratiques peuvent figurer sur un catalogue Pornô Cristão, du moment que l’on jure que tous les participants ont fait pénitence après.

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Ne vous inquiétez pas, tout le monde a récité 110 Ave Maria après.

Il est particulièrement intéressant de voir ce nouveau genre naître au Brésil où la communauté évangélique radicale est en perpétuelle expansion. Face à un public de plus en plus extrémiste dévot, qu’est-ce qu’on ne serait pas prêt à faire pour continuer à vendre du sexe en toute légitimité morale et spirituelle ?

Le secteur, pourtant, demeure un phénomène largement minoritaire, ce qui le rend assez difficile à observer. Dans mes recherches, je suis tombée sur plus de sites universalistes (une secte chrétienne extrêmement puissante au Brésil) qui scandaient que le porno c’était démoniaque dans n’importe quelles circonstances, que d’articles parlant du porno chrétien.

Si quelqu’un en sait plus sur la question et passe par ici, je serais ravie de partager des infos.

En résumé, ces deux genres typiquement brésiliens sont en parfaite opposition : l’un légitimait les fantasmes les plus absurdes et perturbants, prônant une totale liberté d’exploration sexuelle, l’autre est moralisateur et culpabilisant, et renoue avec les notions de « sexe digne » et « sexe sale »  qui ont vu émerger la notion même de pornographie. Quand on sait qu’à l’heure actuelle les partis religieux ont la main mise sur tous les organes politiques du Brésil, qu’une « armée chrétienne » formée de jeunes fanatiques autoproclamés « gladiateurs de Jésus »  reçoit chaque jour plus de volontaires et que des organisations évangélistes chassent les pratiquants des religions afro-brésiliennes exactement comme à la bonne vieille époque de l’Inquisition, il y a de quoi se poser sérieusement question sur les causes et influences de l’émergence d’un tel phénomène.

Je vous l’ai dit, la pornographie est un formidable miroir de la société qui la produit.

 Ps: Je vous recommande de taper « Historias que nossas babas não contavam » dans Youtube et de ruiner votre enfance avec cette parodie pornochanchada de Blanche Neige et les Sept Nains. De rien.

 

Ethnographie du bikini

Image
« Bikini » de Robbydraws http://robbiedraws.deviantart.com

A travers ce maillot de bain, symbole du Brésil autour du monde, laissons-nous aller à une petite étude comparée de la perception du corps d’une rive à l’autre de l’Atlantique. 

Le Brésil est connu comme le « pays du corps ». Records de chirurgie esthétique, abondance de top modèles brésiliens sur les podiums, culte des plastiques parfaites dévoilées sur les plages de sable blanc… Le Brésil bénéficie (ou souffre?) à l’étranger d’une image de paradis tropical bercé par la musique et la fête, et peuplé de naïades bronzées.

La réalité, bien sûr, ne correspond pas exactement au stéréotype, pourtant quelque chose demeure certain : les brésiliens n’ont pas la même notion du corps que les européens. D’où peuvent bien provenir ces différences ? Après tout, le Brésil est le plus grand pays catholique du monde, ce qui devrait théoriquement dire qu’il partagerait avec l’Europe une perception du corps passée à travers le prisme judéo-chrétien. La population, d’ailleurs, est largement issue de l’immigration européenne et consomme en masse de la culture occidentale (surtout étasunienne) à travers le cinéma, la télévision et la nourriture… Pourquoi un tel décalage ? Et comment se traduit-il ?

« Bikini » contre « biquini »

Les dimanches ensoleillés, dur de trouver une place pour étendre son canga sur le sable d’Ipanema. Près du poste 8, la jeunesse branchée de la cité Merveilleuse s’est donné rendez-vous et les jeunes filles en bikini affluent. Inventé sous sa forme moderne en 1946 par le français Louis Réard, ce vêtement de bain a été tellement réinterprété de ce côté de l’Atlantique qu’il existe désormais un sous-genre de bikini dit « brésilien », dont la coupe échancrée est sensiblement différente du bikini original. D’ailleurs, il existe des variations de ce sous-genre strictement uniques au Brésil, comme le fameux « fio dental », caractérisé par une culotte « ficelle ». Peu de femmes portent ce dernier type, cependant le maillot se doit de dévoiler une large partie du derrière (attribut érotique très fort en terre de Braise). Les coupes françaises, totalement couvrantes, sont en revanche jugées particulièrement inesthétiques par les brésiliens et les brésiliennes…

Paradoxalement, la tradition française du « topless », c’est à dire bronzer seins nus sur la plage, est considérée comme si indécente qu’elle peut fait l’objet de verbalisation à Rio (il y a également régulièrement des articles de faits divers sur les touristes occidentales « attrapées » en train de faire du topless. Cela soulève la curiosité et l’incompréhension). Cette inversion des interdits m’a tout de suite interpellée. Qu’est-ce qui donne du sens à ces parties du corps, les rendant interdites, désirables, montrables ? Comment naît un tel paradoxe, dans des sociétés nourries des mêmes systèmes de représentations ?

Cette dernière question trouve évidemment sa réponse dans le métissage intense du Brésil, qui même s’il porte son héritage intellectuel portugais en étendard, est bien plus africain qu’européen dans sa chair. C’est un carrefour de représentations du corps : on y trouve un idéal africain des femmes redondes, d’érotisation intense des fesses et des hanches qui va cohabiter avec une perception plus étasunienne apparue dans les années quatre-vingt: celle du corps sculpté par le sport. (Voir ici, mon ancien article sur le corps à Rio.)

Sport et chirurgie esthétique : l’idéal dans la maîtrise.

L’une des premières choses que l’on remarque à Rio, c’est l’abondance de salle de sport. Les « academias » fleurissent littéralement à tous les coins de rues et se livrent à une concurrence féroce pour attirer leurs clients. Les prix toujours plus bas permettent à une large proportion de la population de s’offrir des abonnements, et ainsi le sport fait complètement partie de la vie des cariocas. Les bords de plage sont tous aménagés de pistes cyclables et des promenades où l’on vient faire son jogging ou du roller, de nombreux parcs possèdent des installations de plein-air destinées aux seniors (academia de terceira idade) et l’on trouve également des stations d’étirement à intervalles réguliers le long du front de mer.

Le sport, pour les cariocas, c’est partout et tout le temps : au petit matin, à la pause déjeuner, à la sortie des bureaux, du lundi au dimanche… Les brésiliens que j’avais interrogé sur cette pratique intensive et globale avaient plusieurs réponses : d’abord, le fait que le corps était beaucoup plus présent dans la vie de tous le jours. On se dévoile beaucoup, déjà parce qu’il fait très chaud. S’exposer plus, pour eux, pousse forcément à une attention plus grande quant à son apparence. Deuxièmement, le canon de beauté étant aux femmes plantureuses, on va préférer s’orienter vers les instruments de musculation pour se sculpter des formes plutôt que vers les régimes pour maigrir à tout prix.

Ici se dessine une notion particulièrement intéressante, à mon sens, dans la perception brésilienne. L’apparence, pour eux, c’est d’abord et surtout le corps, là où en France elle va principalement concerner les vêtements. Nous sommes une culture d’apparats, de vêtements (la Haute Couture est une « invention » française), pas de corps. Les cariocas, d’ailleurs, n’accordent pratiquement aucun intérêt à leurs styles vestimentaires. Les habits servent surtout de faire-valoir à une plastique impeccable, ils sont accessoires et secondaires. D’ailleurs, la première réaction de beaucoup de français à Rio était de dire que les cariocas étaient très mal habillés, et les cariocas de s’étonner en France du style soigné de la plupart des gens. « Até as velinhas se arrumam para ir no mercado! » [« meme les petites vieilles se font belles pour aller au marché! »] commentait mon xuxu, quelques semaines après son arrivée à Rennes.

Lorsque le corps est roi, le recours massif à la chirurgie esthétique, tabou en France, semble faire sens. Il serait, quelque part, l’extension de la pratique de la musculation, un modelage de la chair poussé à l’extrême. La chirurgie, à Rio, est depuis longtemps sortie des cabinets calfeutrés et privés, elle s’étale sans complexes dans la publicité, sur les bords de plage, le long de routes… Les brésiliennes n’ont généralement pas honte d’avouer qu’elles ont eu recours au bistouri car on ne semble pas courir vers un idéal de naturel. Signifier que l’on a travaillé sur son corps soit par le sport, soit par la chirurgie, semble, au contraire, quelque chose dont on tire une fierté.  L’opération fait également entrer un facteur financier : pouvoir se payer une intervention relève d’une certaine aisance financière et peut témoigner d’un statut social. Cela peut être un accomplissement : certaines femmes économisent plusieurs dizaines d’années pour se payer une opération, et des parents vont même jusqu’à offrir des interventions à leurs filles adolescentes. Témoignage des influences culturelles réciproques entre la France et le Brésil, l’opération consistant à remodeler et augmenter le volume des fessiers est en passe de devenir la procédure la plus demandée en France à cause de la présence accrue du Brésil dans les médias (même chose avec le boom du bum-bum dans la pop US).

Nudité relative

Le métissage brésilien compose, avec ses systèmes de représentations enchevêtrés, une notion unique et surtout mouvante de la nudité. Le corps nu ne possède pas toujours le même sens, il n’est pas toujours tabou. Plusieurs facteurs font bouger cette conception : l’espace et le temps. Le corps n’a pas le même sens selon le lieu où il se trouve. A la plage, par exemple, il est entendu en France comme au Brésil que l’on peut porter seulement des vêtements couvrant les parties « intimes ». Cette dernière notion varie, comme nous l’avons vu, d’une rive à l’autre de l’Atlantique (l’espace à cacher est très réduit au Brésil). La nudité n’aura pas le même sens non plus selon la période de l’année, et surtout pendant le carnaval. Tabou dans l’espace commun urbain (hors plage), elle devient normale pendant cette semaine de fête. Le carnaval est par définition un moment de transgression, de renversement des règles morales et sociales. Avec la célébration des corps nus (on pense aux reines des écoles de samba qui ne portent souvent que des cache-sexes et des strass) les brésiliens renversent la règle judéo-chrétienne de pudeur et de modestie et rappellent la source même de cette fête, qui consista un temps à transgresser secrètement l’interdiction par les portugais de pratiquer les religions africaines.

Ainsi, on constate que la société brésilienne ne traitera pas la nudité de la même manière, selon l’endroit et le moment. Leur perception du corps est fluctuante et adaptable, tout comme l’idéal de beauté féminin qui s’arrange des critères d’une culture ou d’une autre, sans cesse en réinvention. Comme dans de nombreux autres domaines, le Brésil absorbe et se réapproprie les représentation, les notions, les symboles. Syncrétise, recrache. En témoigne le bikini, français à l’origine, mais adapté et modifié sur le sol brésilien.

De la rencontre avec la perception française, beaucoup plus rigide et immuable, peut naître l’incompréhension où le conflit. Pour moi, avec mes repères de française, la nudité est toujours choquante et dérangeante, quelle que soit l’heure ou l’endroit. Nous n’avons pas du tout la même capacité d’adaptation des normes et des comportements. Dans le cas de la nudité, il semble qu’il y ait, au Brésil, un phénomène de cloisonnement : la plage a ses normes propres, qui sont différentes de celles de la rue, de la maison, du carnaval. La rue change de statut d’ailleurs, pendant le carnaval. Cela crée une dichotomie de la pensée qui questionne même les brésiliens. Dans une société largement catholique où la nudité « courante » est tabou, on critique souvent une dualité qui passe pour de l’hypocrisie « ici on peut se promener nu dans la rue pour le carnaval, mais pas montrer ses seins sur la plage ! » ai-je souvent entendu.

France/Brésil : inversion des tabous

Revenons, pour finir, à cette inversion de l’interdit entre les plages françaises et les plages brésiliennes. D’un côté, les femmes peuvent s’étendre seins nus mais ne sauraient exposer un bout d’arrière-train. De l’autre, l’affectueusement surnommé « bum-bum » est roi, il s’expose avec fierté et sensualité, mais par contre les seins sont à cacher à tout prix. Quelle représentation de la femme traduisent ces interdits ? Qu’ expriment-ils des sociétés qui les pratique ?

Pour la France, la pratique du « topless » est une survivance de la libération sexuelle des années soixante-dix, peu suivie à l’heure actuelle par les jeunes générations. C’est, en général, un moyen pour les femmes d’affirmer une indépendance quant à leur corps et leur sexualité. Cela a donné lieu aussi à une norme esthétique qui décrie les marques de bronzage, qui « font négligé ». On peut ici remarquer que c’est une nouvelle fois l’inverse qui prévaut au Brésil : les « marques du maillot » sont recherchées et travaillées pour être bien marquées (on apprécie le contraste entre une peau exposée très bronzée et une peau cachée très pâle) : elles constituent la preuve que l’on a passé beaucoup de temps à la plage. A nouveau, l’idéal de contrôle et de travail du corps se dessine. La marque du maillot témoigne du temps que l’on a passé à travailler son bronzage. En France, un bronzage uniforme nous retourne également à notre idéal de beauté naturelle : comme pour le tabou de la chirurgie esthétique. Il faut avoir l’air d’être beau sans efforts, car investir dans son physique est une marque de vanité.

On retrouve ainsi, dans l’observation du maillot de bain, de nombreux lieux communs de l’opposition entre Brésil et France. L’un est insolent, indécent, sans pudeur, l’autre est réservé, élégant, carré. Pourtant, nos deux sociétés dialoguent et échangent perceptions, normes, et imaginaire social : avec l’omniprésence actuelle du Brésil dans les médias français, la France récupère et se réapproprie des symboles venus de l’hémisphère sud. Le Brésil, de son côté, avale depuis plusieurs siècles la culture françaises et européennes. Peut-être, d’ailleurs, le Brésil nous revoit-il des perceptions adaptées des nôtres, et l’échange peut ainsi continuer de manière perpétuelle.

Le rapport au corps est l’un des « domaines » où français et brésiliens sont définitivement en décalage, voilà pourquoi la notion brésilienne de proximité, de nudité et de beau intrigue (et gêne) tant les français. En voyage à Rio, ce fut l’une des choses sur lesquelles j’ai du faire le plus gros travail d’adaptation. Il faut accepter d’être plus proche de l’autre. De le toucher plus souvent. D’être confrontée à la nudité (ou semi-nudité, plutôt) courante des gens. Je me souviens avoir écrit, après quelques mois à fréquenter la plage « je suis agressée et fatiguée par la nudité environnante. Cela me touche, comme si c’était moi qui était nue. Et même si cela ne me pose pas de problèmes consciemment, je sens que j’ai du mal à supporter toutes ces fesses nues autour de moi. »

Gérer notre corps n’est pas quelque chose auquel nous sommes habitués, en France. A moins de le supprimer. Nous n’appréhendons pas la chair comme le font les brésiliens, crûment, naturellement. Je me souviens avoir eu la réalisation violente un jour, dans le bus brûlant, que j’existais physiquement dans le monde qui m’entourait. Je sentais pour la première fois, et d’une manière absolument désagréable, mon corps interagir avec l’espace. Les sièges me collaient aux cuisses, la sueur perlait sur mes genoux, mon front. La chaleur m’étouffait, et frôler mon voisin me répugnait. Simplement parce que je n’ai pas appris, dans mon milieu social, à gérer ces sensations. Nous nous protégeons toujours de notre environnement, avec le vêtement d’abord, puis en se tenant à distance les uns des autres. C’est, personnellement, l’une des expériences les plus étranges que j’ai connu et mon témoignage le plus fort de la rencontre entre deux sociétés aussi complémentaires qu’opposées.

Les dames d’abord! (les brésiliens sont-ils les derniers Mâles?)

L’autre jour dans l’ascenseur, un vieux monsieur a fait la leçon à une jeune homme qui était passé devant moi pour sortir. « La demoiselle d’abord, enfin ! » lui a-t-il dit avant de le sermonner sur les valeurs qui se perdent. J’ai déjà remarqué à de nombreuses reprises que beaucoup de brésiliens ne rigolent pas avec la galanterie. Les messieurs se lèvent, tiennent les portes, et ne sortent jamais avant moi d’un ascenseur.  Pourtant, côté pile, j’assiste tous les jours à des scènes de misogynie désagréables : chauffeurs qui sifflent, aranguent les jeunes filles sur les trottoirs, mains baladeuses, et ce fameux « matage » insistant…  A l’heure où le Vieux Continent se questionne sur une certaine « crise de la masculinité », les brésiliens incarnent-ils la résistance du mâle, le « vrai » ou la survivance d’une idéologie qui s’éteint avec la féminisation progressive de la société occidentale?

Du Macho latino-américain

Le machisme fait parti du cliché du latino-américain. A quoi pensez-vous quand on vous dit macho ? Hé ben à un latino avec sa chemise ouverte sur son torse velu, cheveux bruns et frisés dans le vent, lunettes de soleil brillantes. Peut-être une chaîne ou une bague en or. Et qui traite sa nana comme un porc avec son accent espagnol, parce que oui, c’est lui l’Homme, ok ?

Pas franchement étonnant que l’image populaire du macho télescope celle du latino quand on sait que le mot « macho » a été récupéré de l’espagnol, où il signifie basiquement « mâle ». Mais le terme porte aussi des connotation de « courageux » et « valeureux » selon ce cher wikipédia, ergo: devient le parfait vecteur d’un certain concept d’ « alpha-mâle », puissant et vainqueur. (Ah-Ooh!)

Du coup, macho et latino-américain deviennent un peu synonyme dans la pensée populaire, à mon avis principalement parce que le mot vient de l’Amérique du Sud, et que du coup le concept qu’il porte ne s’observe nulle-part aussi bien que sur ces terres tropicales. C’est pourquoi tout européen bien éduqué s’attend, dès qu’il pose le pied au Brésil, en Colombie en Argentine ou autre, à trouver une nation de mâles dominateurs et de femmes dévêtues et dociles. (Merci, colonialisme.)

Les brésiliens seraient-ils tous machos, donc ?

« Machisme de bonne intention »

La société brésilienne est très attachée à des valeurs extrêmement traditionnelles : la famille et la religion (chrétienne pour l’écrasante majorité du pays). C’est le noyau dur de tout système de représentation sociale, donc du rôle social qu’il incombe à chacun : la femme est maîtresse du foyer, elle gère l’intérieur, tandis que l’homme doit trouver son épanouissement à l’extérieur. Je vous parle de conceptions basiques ici, je suis pas en train de dire qu’au Brésil les femmes n’ont pas le droit à l’éducation ou au travail, loin de là. Je suis pas (encore) une experte des relations de genres dans la société brésilienne, mais la parité ici me paraît égale à celle de la France, en tout cas en matière d’accès à l’éducation.

A valeurs traditionnelles, comportements traditionnels : on conçoit la femme comme quelque chose de précieux. Elle qui donne la vie, doit être traitée avec un respect particulier. Voilà la source de ce que j’appelle le « machisme de bon sentiment ». Considérer la femme comme un objet précieux reste la considérer comme un objet. Un objet fragile, la plupart du temps. C’est partir de l’idée que la femme est un être trop faible pour affronter la vie seule… Voilà qui me pousse à remettre en question la galanterie. Le vieux monsieur dans l’ascenseur m’a-t-il porté une marque de respect ou a-t-il juste été affreusement réducteur ?

Le pire dans l’histoire, c’est que j’apprécie beaucoup la galanterie des brésiliens, encore très vivante par rapport à la France. Ca a ce petit côté Mad Men, 50’s et valeur perdues alléchant. Mais quand j’ai expliqué à une amie française que lorsque j’étais avec mon copain, il refusait toujours que je paye quoi que ce soit, elle s’est écriée « ah quel macho ! »… et cela m’a donné à réfléchir. En interrogeant les garçons de mon entourage, je me suis rendue compte que la galanterie était plus une affaire de fierté que de quelconque respect de la femme. « Payer lors d’un rendez-vous, ça me donne le sentiment d’assumer la relation. » Ca leur donne le sentiment d’être des hommes, ceux qui ont le devoir de supporter. Ah, la beauté du conditionnement social. De fait, il est peut-être erroné de regarder le « machisme » comme quelque chose de dirigé vers la femme, quand ce n’est en fait que quelque chose de fondamentalement masculin, une arme que les hommes dirigent vers eux-mêmes, et non vers le sexe opposé.

Et la femme brésilienne, alors?

Cependant, difficile d’assurer sa position de dominant dans la société sans écraser quelqu’un. L’oppression des femmes n’est peut-être pas intentionnelle, après tout, consciemment, tous ces « machos » font ça dans un but positif, avec l’intention de glorifier la gente féminine… Le Brésil est fou des femmes d’ailleurs, comme le dit cette chanson de samba « Qu’est-ce qui est meilleur qu’une femme ? Deux femmes. » et ainsi de suite. Revient ainsi le concept de femme objet, belle et docile. C’est malheureusement ce que je peux observer tous les jours dans la rue, avec les sifflements, la drague intempestive et surtout cette terrible impression de se faire jauger comme un morceau de viande. J’ai une certaine habitude de me faire « draguer » dans la rue (enfin, j’ai une certaine habitude des « hé, vous êtes bien mignonne mademoiselle »), mais ici c’est constant : du gardien de l’immeuble que je vois me reluquer le derrière dans le miroir, au mec qui te sert des « tudo bem, meu amor ? » ou « você é sensual ! » quand tu marches dans la rue, et le chauffeur de moto de taxi qui me demande si je suis mariée au lieu de regarder la route…  « non mais j’ai un copain, c’est le mec sur la moto de devant là… » « ah, mais t’es pas mariée !… »  Ici ou en Europe, loin d’être flatteur, ce type de comportement d’alpha-mâle chasseur à la con ne fait rien de plus qu’enfermer hommes et femmes dans des rôles réducteurs.

Le Brésil pour moi présente d’énorme paradoxes dans la conception des rapports de genres. Comment un pays gouverné par une femme peut-il refuser des droits fondamentaux comme celui de l’avortement ? Quel est le rôle, pourtant crucial et complexe, de la femme dans cette société qui demeure hautement phallocrate ? Le culte du corps, et notamment du corps féminin, joue-t-il un rôle oppresseur dans la vision de la femme, ou est-il au contraire une arme pour la gente féminine ?

 

Ils ont raison hein, on arrête jamais de faire de l’anthropologie.

Me Sento Rio – A fleur de peau

Difficile de parler de ce que l’on ressens avec son corps. Je peux pas vous faire la liste longue et vaste de toutes les choses que je « touche » ici, ce serait inutile, laborieux et parfaitement ridicule. Mais par contre j’ai envie d’essayer de dire ce que je ressens avec ma peau ici au Brésil.

D’abord et surtout, c’est la chaleur. Il fait  entre 25 et 30° en moyenne, parfois plus, mais avec une humidité étouffante qui rend la chaleur écrasante. Du coup, et c’est normal, on transpire. Je n’ai jamais été autant gênée par ma propre moiteur ou celle des autres. Avoir chaud en permanence, c’est quelque chose qu’on connait brièvement l’été, et encore même pas de cette manière. Ici en fait, dès que tu bouges tu as chaud, et tu transpires, et tout ton corps est moite. Dès que tu t’arrêtes quelque part, l’air conditionné est à fond et te glace le sang dans tes vêtements tout humides. Et tu retrouves avec ce malaise perpétuel d’avoir froid et chaud en même temps, comme un sorbet sur une terrasse.

Alors que fait-on? On se met à nu, le plus possible. Mon corps, ma peau, est beaucoup plus en contact avec mon environnement qu’il ne l’est en Europe, même en été. Je me sens beaucoup plus agressée par les sièges en cuir des bus qui collent au cuisses, les murs de béton sale ou les trottoirs de pavé qui me noircissent les pieds. Mais surtout, je suis beaucoup plus en contact avec d’autres corps (Audrey attention je vois arriver ta blague…).

Le côté très tactile des brésiliens n’est pas une légende, ici on se prend dans les bras, on s’embrasse, on se serre. On se tient toujours près de toi pour te parler, on t’attrape l’épaule, on te touche pour un rien. La distance de pudeur est beaucoup plus réduite que celle des français. Le corps n’est pas autant un étranger que pour nous. Et ce que je trouve le plus drôle, ce sont les brésiliens qui savent que les européens sont un peu plus frileux qu’eux, et qui sont sans cesse en train de retenir leurs gestes. Un ami à moi cet après-midi à a faillit me prendre le bras ou la main 3 fois, et c’est arrêté au dernier moment, de peur de peut-être me mettre mal à l’aise.

Il y a aussi une perception de la nuditié qui m’interpelle, mais dont je ne saurais pas vraiment parler pour l’instant.

Après, et parce que je culpabilise de pas pouvoir faire un rapport aussi et long et détaillé que dans les 2 premiers volets de cette série, voilà quelques sensations en vrac:  le sable d’Ipanema qui colle aux mollets, ce drôle de picotement que donnent la crème solaire et le sel, les embruns de l’océan. Le froid pénétrant de l’air conditionné, la condensation sur les bouteilles d’eau ou les noix de cocos glacées, le pavé tordu des trottoirs…

 

Você é sensual! Une petite ethnographie du corps brésilien

J’ai parlé de beaucoup de choses dans ce blog déjà, Rio c’est beau, Rio c’est bien, la bouffe brésilienne est sympa et tout, mais j’ai oublié de vous parler d’un truc quand même fondamental: les brésiliens.

Oui parce que ce que tout le monde me demande en ce moment c’est pas si le Pain de Sucre est joli (c’est joli), mais si les filles sont vraiment des bombasses, et si les mecs sont vraiment à tomber. Alors… la réponse est oui, désolée…

…Non comme vous vous l’imaginez, le Brésil n’est pas un pays peuplé de tops models, mais alors la notion d’esthétique et la perception du corps semblent totalement différentes de notre bonne vieille Europe. La plage est mon terrain de jeu préféré pour observer ça, puisque bon c’est l’endroit quand même où le corps est le plus dévoilé. Surtout ici. Ipanema un dimanche, c’est 50 strings au mètre carré. J’y reviendrais sur le string de plage.

Ici, on aime les formes, les grosses poitrines et les grosses fesses, mais le fameux « culte du sport » crée aussi des nanas ultra-sculptées, et souvent à moitié refaites. Si tu t’assois à un café sur la promenade de Copacabana, tu peux même t’amuser à compter le nombre de faux boobies à l’heure. On dirait un peu que le Brésil est coincé entre deux ou même trois perceptions corporelles et traditions esthétiques: celles des cultures latines et africaines qui vénèrent les femmes plantureuses, et une influence plus américaine du corps sain, sportif et sculpté. C’est pas vraiment étonnant quand on prend en compte le métissage intense de la population brésilienne. L’incroyable diversité de cultures et d’origines ethniques implique d’avoir des standards esthétiques modulables et variés. Le résultat, c’est une approche du corps extrêmement décomplexée. J’ai vu des femmes très bien en chair se promener sur la plage avec rien de plus qu’un string ficelle (appelé « fio dental », « fil dentaire »… pas besoin de vous faire un dessin). En France, certes le string de plage n’est pas notre culture, mais je vous promets qu’une femme de cette corpulence n’aurait jamais le courage de porter ne serait-ce qu’un bikini sur la plage. La pression sociale est trop forte. Ici, elles exhibent fièrement leurs popotins, cellulite ou pas. Rien à carrer.

Je parlais du culte du sport, c’est pas seulement un euphémisme, c’est un véritable phénomène ici. Tous les bords de plages à Rio sont aménagés de pistes cyclables et de pistes piétonnes pour les joggeurs. Tous les deux ou trois-cent mètres, il y a aussi des stations d’équipements pour s’étirer. Sur certaines places, j’ai même vu au lieu des jeux pour enfants des appareils de sport. Véridique. Il y a des « académias » (salles de sport) littéralement à tous les coins de rue, elles ne coûtent pas très cher et sont ouvertes de 6h à 23h. Voire plus. Dès qu’ils ont du temps libre les cariocas s’activent, et la ville te porte dans ce sens. Depuis une semaine je repère tous les jours les itinéraires pour arriver à aller courir dans la baie de Guanabara sans passer par le tunnel qui me sépare de la plage. Cependant, il ne règne pas vraiment d’ambiance de jugement ou de « le gras c’est monstrueux ». Bien sûr je peux pas dire qu’au Brésil personne ne te juge, ce serait faux, mais on ne sent pas une pression sur l’apparence aussi intense qu’en France, alors que pourtant ils prennent particulièrement soins de leur corps. C’est plutôt paradoxal, mais Rio est une ville où il fait beau et chaud presque toute l’année, donc forcément la confrontation avec le corps dénudé est plus fréquente, et plus détendue. Ils n’ont pas ce grand stress de « c’est l’été qui vient, pendant 2 mois on va mettre un maillot de bain et se mater sur la plage. OH MY GOD! ». Ce n’est pas une échéance, un évènement. C’est juste le quotidien.

En parlant de mater, c’est un peu le sport préféré des brésiliens ça, après le foot. Normal vous me direz, avec tous les beaux culs qui se dandinent sur la plage. Mais un brésilien ça ne matte pas comme un européen, furtivement, discrètement. Non, les brésiliens fixent. Ils te fixent ouvertement, intensément, »sem vergonha« , jusqu’à ce que tu sois hors de portée. Ca crée des situations un peu bizarres parce que le mec te regarde, tu vois qu’il te regarde, il a vu que tu avais croisé son regard donc il continue de te fixer plus intensément, et toi tu le re-regarde pour être bien sûre, donc il croit un peu que t’es en train d’avoir je-ne-sais quel jeu de flirt avec lui, alors que toi t’es seulement en train de te demander quel est son problème. Ils te sifflent aussi dans la rue.  True story. Et il parait qu’ils ont la main baladeuse, en témoigne le wagon réservé aux femmes dans le métro pour les heures de pointe. Un carioca qui drague, c’est aussi une autre histoire qu’un européen qui drague. S’ils ne sont pressés pour rien dans la vie, je peux dire qu’ils sont pressés pour ça.

Ces cariocas effrontés, donc, vont à la plage en teeny-tiny slips de bain (le terme « moule bite » prends tout son sens à Ipanema). Parfois tu peux repérer ce que Sacha appelle les « gogo boys » qui sortent de l’eau au ralenti comme dans les pubs de parfum. Ils sont métros, tout musclés, uniformément bronzés, une grande partie s’épilent le torse (ça me brise le coeur ça) et même les jambes parfois (wtf?) et c’est limite s’ils gonflent pas leur biceps en remontant jusqu’à leurs serviettes, tout en lançant des oeillades langoureuses à tous les strings à la ronde. Après tu peux les retrouver en train de faire des tractions dans les stations d’étirement au bord de la promenade. Et leurs copines de plage sont des filles aux maillots de bain microscopiques. Vous saurez qu’ici au Brésil on peut tranquillement porter des conffetis en guise de maillot de bain, et se promener en string même dans la rue en rentrant de la plage, mais c’est interdit (et passible d’une amende) de faire du topless. Et ouais. Les seins, c’est tabou.