Petit guide du carnaval de Rio: les écoles de samba (2/2)

Aller, à quelques jours du jour J, on continue notre tour d’horizon des écoles de la série spéciale avec les 6 écoles qui défileront lundi… et on commence par l’école de mon cœur:

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Unidos de Vila Isabel

Surnom: Vila Isabel

Couleurs: bleu ciel et blanc

Symbole: une couronne

Quartier: Vila Isabel

Victoire(s) en série spéciale :  1988, 2006 et 2013

Histoire: L’école est fondée en 1946 dans le quartier de Vila Isabel, un bastion historique de la samba. Bien qu’elle ait peu de titres à son actif, elle compte parmi les écoles les plus connues et respectées, puisqu’elle a été le fief de nombreux noms prestigieux de la samba, comme Noel Rosa ou Martinho da Vila, aujourd’hui président d’honneur de l’école. Sa quadra est la 2e plus grande de Rio.

thème de cette année: “Memórias do “Pai Arraia” Um Sonho Pernambucano Um Legado Brasileiro” (Mémoires du « Père Arraia », Un rêve pernambucano, un héritage brésilien)

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Acadêmicos do Salgueiro

Surnom: Salgueiro

Couleurs: blanc et rouge

Symbole: instruments traditionnels de samba (tambourin, surdo de barrica, ganzá et tambourin carré)

Quartier: Andarai

Victoire(s) en série spéciale :   1960, 1963, 1965, 1969, 1971, 1974,1975, 1993 e 2009

Histoire: Comme beaucoup d’autres écoles, Salgueiro a été fondée dans la favela. Elle resulte, en 1953, de la fusion de deux blocos situés dans le quartier d’Andarai, au coeur de la zone nord de Rio. C’est l’une de ses écoles les plus titrées: en plus de ses neufs victoires à la Sapucai, elle compte le plus de trophées Estandarte de Ouro et Tamborim de Ouro, respectivement décernés par les journaux Globo et O Dia.

thème de cette année:  « A Ópera dos Malandros » (l’Opéra des Malandros)

 

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São Clemente

Surnom: /

Couleurs: jaune et noir

Symbole: le Pain de Sucre

Quartier: Botafogo

Victoire(s) en série spéciale :  Aucune

Histoire: São Clemente est l’unique école de la série spéciale qui représente un quartier de la Zona Sul, confirmant encore une fois le lien historique et culturel très fort entre la zone nord et la samba. Fondée en 1961, elle fait ses débuts dans les rues de Botafogo, quartier auquel elle reste très liée, bien que sa quadra soit aujourd’hui à Cidade Nova, tout près du sambodrome. Jamais titrée en série spéciale, elle a cependant été plusieurs fois championne de la série A.

thème de cette année:  « Mais de mil palhaços no salão » (Plus de mille clowns dans le salon ») 

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Portela

Surnom: /

Couleurs: bleu et blanc

Symbole: l’aigle

Quartier: Madureira

Victoire(s) en série spéciale :  21 (je ne vais pas vous mettre toutes les années…)

Histoire: Attention, monstre sacré. Portela c’est le taulier du Carnaval, le grand patron, même si ça fait plus de trente ans que l’école n’a pas remporté le championnat (leur dernière victoire date de 1984)! C’est l’école la plus traditionnelle et largement la plus aimée et respectée de Rio. Fondée en 1923, elle a connu un âge d’or dans les années 40 à 60, où elle a remporté le titre jusqu’à 7 ans d’affilé!

thème de cette année:  « No Voo da Águia, uma viagem sem fim…” (Le vol de l’aigle, un voyage sans fin)

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Imperatriz Leopoldinense

Surnom: Imperatriz

Couleurs: jaune, blanc et vert

Symbole: une couronne

Quartier: Ramos

Victoire(s) en série spéciale :  1980, 1981, 1989, 1994, 1995, 1999, 2000 e 2001

Histoire: Fondée en 1959, cette école doit son nom au chemin de fer qui traverse le quartier de Ramos, la voie Imperatrice Leopoldine. Elle est l’une des plus titrées de la série spéciale avec 8 victoires à son actif, et a été la première a créer, en 1967, un département spécial pour l’élaboration des défilés.

thème de cette année:  « É o amor… que mexe com a minha cabeça e me deixa assim… » – Do sonho de um caipira nascem os Filhos do Brasil. » (C’est l’amour… qui me fait tourner la tête et me rend comme ça – Du rêve  campagnard naissent les enfants du Brésil ») 

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Estação Primeira de Mangueira

Surnom: Mangueira

Couleurs: vert et rose

Symbole: un tambour entouré de branches de laurier

Quartier: Mangueira

Victoire(s) en série spéciale :  17 (dernier titre en 2002)

Histoire: Avec Portela, Beija-Flor et Salgueiro, Mangueira est le dernier as du carré de la série spéciale, et la 2e plus titrée de l’histoire. C’est également l’une des plus anciennes et traditionnelles, puisque fondée en 1928, et toujours l’une des plus populaires et respectées. Sa quadra trône sur le flanc de la colline de Mangueira, au beau milieu de la favela du même nom, et pour la petit histoire, c’est la première école de samba a avoir créé une ala (allée) spéciale pour les compositeurs, et à y avoir inclus des femmes!

thème de cette année: « Maria Bethânia: A Menina dos Olhos de Oyá » (Maria Bethânia: La fille des Yeux d’Oyá)

 

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Petit Guide du Carnaval: comment participer au défilé du sambodrome?

Oui vous allez manger du défilé du carnaval cette semaine. OUI.

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Dès que je suis arrivée à Rio en 2012, j’avais le rêve secret de participer à cette immense fête qu’est le défilé du Sambodrome. Malheureusement, les places pour y assister sont très chères, et l’on m’avait dit à l’époque que le seul moyen d’intégrer l’école était de payer son costume… Et un costume de carnaval, ça peut coûter jusqu’à 3000 reais. J’avais donc abandonné l’idée, me contentant largement du fantastique carnaval de rue.

Il y a quelques mois, l’une de mes élèves m’a confié qu’elle faisait partie de deux écoles de la série Spéciale, Vila Isabel et Beija-Flor.

« ah la chance! » m’écriai-je, « j’adorerais faire ça! »

« Mais… je peux t’inscrire! » me répondit-elle le plus naturellement du monde.

« Merci mais je ne peux pas m’acheter le costume… »

« Mais… quand tu fais partie de la communauté, les costumes sont gratuits! »

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Alors voilà quelque chose qu’on ne vous dit pas quand vous êtes un gringo à Rio. Si vous avez le temps et que vous êtes motivés pour faire partie de la comunidade de l’école, votre costume sera 100% gratuit (en dehors des frais d’adhésion). Oui.

Il vous suffit donc de vous rapprocher du secrétariat de l’école de votre choix dès le mois d’octobre et de vous inscrire. On vous demandera à priori une copie de votre CPF, de vos papiers d’identité, et d’une preuve que vous habitez à Rio (facture d’éléctricité etc), ainsi que vos mensurations pour le costume.

Par contre, si vous pensiez que vous pourriez faire ça en dilettante juste pour le fun du carnaval, passez votre chemin. L’engagement que vous prenez auprès de l’école, c’est du sérieux! Pour gagner le droit de défiler gratuitement, il faudra venir à TOUTES les répétitions (à Vila Isabel, on se fait radier au 3e manquement, et aucune excuse n’est acceptée). Et des répétitions, il y en a 2 fois par semaine jusqu’au carnaval. A Vila, l’adhésion est de 20 rs, un prix vraiment dérisoire pour 3 mois de répétitions et surtout pour avoir le costume et le privilège de défiler!

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Je vous raconterai le défilé dans un prochain article, mais j’ai déjà adoré mon expérience au sein de la comunidade. Vila Isabel cultive une ambiance populaire et familiale, on y rencontre des gens de tous âges et de tous horizons, toujours dans une ambiance joyeuse et pétillante qui fait du bien au moral. Même les jours où j’y suis allée plus par obligation qu’autre chose, je suis toujours ressortie avec la banane, physiquement épuisée (1h à danser sans arrêt par 35°, ou sous la pluie battante, ça décrasse!) mais mentalement reposée. C’était un moyen pour moi de totalement faire un break et ne penser à rien d’autre que la chanson et la chorégraphie. Et puis la batucada, ça mettrait le sourire à n’importe qui de toute façon! C’est déjà sûr que j’y retournerai l’an prochain! C’est vraiment une expérience que je recommande à tous ceux qui passent quelques mois à Rio autour du carnaval, et veulent un regard authentique sur la ville, sa culture et sa population!

 

Petit Guide du Carnaval de Rio: Les écoles de samba (1/2)

J’ai une certaine passion pour la samba et pour le carnaval. Si vous avez déjà parcouru ce blog, vous vous en êtes sûrement rendu compte. Je n’en suis qu’à mon 3ème carnaval, mais c’est toujours une sensation particulière lorsque j’entends les premiers tambours de batucadas en début d’année. Ayant aussi une passion démesurée pour les paillettes, les pompons, le sequin et globalement tout ce qui est kitch et qui BRILLE, il était inévitable que je tombe follement amoureuse du Carnaval de Rio, et surtout de son défilé défiant tout sens commun.

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Pailleeeeeeeeettes!

Hier, alors que je racontais en direct à mes amis le Lavage de la Sapucai, une sorte de cérémonie d’ouverture du carnaval, je me suis rendue compte qu’en fait… ils ne savaient rien du défilé, et que les idées reçues que l’on a en France sur cet événement sont assez loin de la réalité. J’ai donc préparé une série d’articles pour vous raconter de l’intérieur quézaco que le Carnaval de Rio, et l’envers du défilé que vous verrez au journal de 13h (puisque oui oui, je fais partie d’une école de samba, et je vais défiler.)

Vamos là. 

Au Brésil, le défilé du carnaval est une véritable compétition sportive. Les écoles concourent selon des règles très précises, et la performance est sanctionnée par un jury qui observe à la fois la technique et l’artistique (on y reviendra), un peu comme lors des compétition de patinage (mais heureusement SANS Nelson Montfort et Philippe Candelero). Il se passe dans un stade, le Sambodrome Marquês de Sapucai (surnommé ici « Sapucai ») et non dans la rue, contrairement à ce que vous pourriez penser!

Qui parle de compétition, parle de classement et donc parle de ligues. A Rio, il y a 6 divisions (séries):

  • La série Spéciale (LIESA)
  • Les séries A à E

La plus prestigieuse, vous vous en doutez, est la série Spéciale, qui compte les meilleures écoles de Rio. C’est un peu la ligue des champions, quoi (dit la fille qui n’y connait rien en foot). Chaque année, les deux écoles qui finissent en bas du classement descendent en série A, tandis que les deux meilleures écoles de la série A montent en série spéciale.

Chaque école représente une communauté, un quartier, une véritable culture. Elles ont souvent des clubs de supporters, et leurs répétitions font l’objet d’immenses fêtes réunissant des milliers de personnes. Elles font également vivre beaucoup de gens: couturières, musiciens, technicien du son, coordinateurs, artistes, etc… Tous ces gens travaillent à plein temps pour l’école d’octobre à février, ou parfois même toute l’année.

Et à Rio, c’est un peu comme les clubs de foot, tout le monde a son école préférée. Pour trouver la votre, rien de plus simple, je vais vous les présenter. Voici celles qui seront les 6 premières à défiler dimanche:

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Surnom: Estacio

Couleurs: Rouge et blanc

Symbole: Le lion

Quartier: Estacio

Victoire(s) en série spéciale :  1992

Histoire: Cette école a été fondée en 1955 dans la favela de São Carlos. Un peu plus tard, on choisira de changer son nom en « Estacio de Sa » pour représenter tout le quartier, et pas seulement la favela. Elle a la particularité d’être reconnue comme la première école de samba de l’histoire du Brésil!

thème de cette année: Salve Jorge! O guerreiro na fé! (Saint Georges! Le guerrier de la foi)

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União da Ilha do Governador

Surnom: União da Ilha

Couleurs: Rouge, blanc et bleu

Symbole: L’aigle

Quartier: Cacuia

Victoire(s) en série spéciale :  Aucune

Histoire: Fondée en 1955, cette école représente l’un des plus grands quartiers de l’Ile du Gouverneur, l’une des plus grandes îles de l’agglomération de Rio. Bien que plusieurs fois championne en séries A et B, elle n’a jamais décroché le titre en série spéciale et fluctue entre le groupe spécial et le groupe d’accès (série A). Parrainée par la prestigieuse école de Madureira, Portela, elle porte en hommage le même symbole: l’aigle.

Thème de cette année: « Olímpico por natureza… Todo mundo se encontra no Rio.” (Olympique par nature… Tout le monde se rencontre à Rio ».

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Acadêmicos do Grande Rio

Surnom: Grande Rio

Couleurs: vert, rouge et blanc

Symbole: une couronne

Quartier: Caxias (Duque de Caxias)

Victoire(s) en série spéciale :  Aucune

Histoire: Fondée en 1988, elle est le résultat de la fusion de deux grands G.R.E.S (Grêmio Recreativo Escola de Samba) de la ville de Duque de Caxias, une municipalité du « Grand Rio » (ah, tout s’explique). Elle n’a jamais gagné la série spéciale, mais s’est classée 3 fois vice-championne en 2006, 2007 et 2010.

Thème de cette année: “Fui no Itororó beber água,  não achei. Mas achei a bela Santos, e por ela me apaixonei » (Je suis allé à Itororo boire de l’eau, je n’en ai pas trouvé. Mais j’ai trouvé la belle Santos et je suis tombé amoureux d’elle (référence à une comptine pour enfants)). 

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Mocidade Independente de Padre Miguel

Surnom: Mocidade

Couleurs: vert et blanc

Symbole: l’étoile du berger

Quartier: Padre Miguel

Victoire(s) en série spéciale : 1979, 1985, 1990, 1991 et 1996

Histoire:  Mocidade n’a pas remporté le titre depuis 20 ans, mais elle reste l’un des poids-lourds de la série, et l’une des écoles les plus connues de Rio. Fondée en 1955 dans la zone nord/ouest de Rio, elle n’a vraiment connu d’essor qu’à partir des années 70 lorsque Castro de Andrade se mit à y investir l’argent illégal du « jogo do bicho ». Elle possède aujourd’hui la plus grande quadra (le fief de l’école, en quelque sorte) de toutes les écoles de samba.

Thème de cette année: “O Brasil de La Mancha: Sou Miguel, Padre Miguel. Sou Cervantes, Sou Quixote Cavaleiro, Pixote Brasileiro.”

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Unidos da Tijuca

Surnom: Tijuca

Couleurs: jaune d’or et bleu paon

Symbole: le paon

Quartier: Tijuca

Victoire(s) en série spéciale : 1936, 2010, 2012 et 2014

Histoire:  Fondée en 1931, c’est dans les faits l’une des plus anciennes écoles de Rio (Estacio est en vérité la première et s’être qualifiée d’école de samba, mais pas la première organisation, historiquement parlant!). Une intéressante curiosité de cette école: elle possède 2 quadras. La plus connue et la plus grande, près de la gare routière, n’est en fait pas son fief officiel. L’école a voulu garder sa base dans la favela de Borel, où se trouvait l’organisation d’origine, et fait encore quelques répétitions par an dans la quadra de Borel, spécialement pour la « communauté » de l’école.

Thème de cette année: “Semeando Sorriso, a Tijuca  festeja o solo sagrado” (Semant des sourires, Tijuca célèbre le sol sacré)

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Beija-Flor de Nilopolis

Surnom: Beija-Flor

Couleurs: bleu et blanc

Symbole: le colibri (beija-flor en portugais)

Quartier: Nilopolis (ville de l’état de Rio)

Victoire(s) en série spéciale :  1976, 1977, 1978, 1980, 1983, 1998, 2003, 2004, 2005, 2007 , 2008, 2011 et 2015

Histoire:  Beija-Flor c’est LE poids-lourd de la série Spéciale, l’une des écoles les plus connues et sûrement la plus controversée, dû aux scandales récurrents sur l’origine de ses fonds (toutes les écoles de samba sont connues pour blanchir l’argent des cartels de drogue et du jogo do bicho, mais Beija-Flor est particulièrement la cible des critiques). Avec 13 victoires, c’est l’école la plus titrée depuis que le sambodrome existe, et actuellement la championne en titre.

thème de cette année: Mineirinho Genial! Nova Lima – Cidade Natal Marquês de Sapucaí – O poeta imortal » (Mineiro génial! Nova Lima- Cidade Natal Marquês de Sapucai, le poète imortel) 

 

Aller, on se retrouve toute la semaine pour la suite des écoles, et tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le carnaval de Rio! 

 

Dans l’assiette brésilienne #1: Le maté

On peut dire sans trop se tromper que je suis un vraie fan de thé. Fidèle à mon premier pays d’adoption, j’ai une nette préférence pour les blends anglais et indiens (coeur coeur love) mais il n’y a jamais assez d’occasion pour tester de nouvelles variétés et de nouveaux mélanges.

Imaginez mon bonheur donc quand je suis arrivée à Rio et que j’ai appris que les brésiliens avaient la tradition de boire une infusion proche du thé. Si proche du thé que cela s’appelle le « maté ». Ma-Thé. T’as vu.

Bref.

Attention, le maté n’est pas le matcha, la nouvelle mode de Pinterest, une poudre de thé vert originaire du Japon. Non, le maté est une plante américaine, le « yerba maté » aujourd’hui consommée jusqu’au Liban et à la Syrie!

Le maté (prononcez « matchi », à la carioca) est une institution en Amérique du Sud, autant que le thé peut l’être en Asie. Les sociétés indigènes ont depuis longtemps la tradition de sécher et consommer les feuilles en infusion, et cette pratique s’est tout naturellement perpétuée dans toutes les couches des sociétés Argentines, Boliviennes, Paraguayiennes, brésiliennes, péruviennes… Si la plupart du temps le maté est consommé chaud et dans une calebasse où on le boit à l’aide d’une paille en métal (dans le sud du Brésil ou au Paraguay il n’est pas rare de voir les gens promener leur « bombillas » de maté dans la rue), à Rio la tradition est de le consommer…  froid.

Les cariocas ont en effet la manie de consommer toutes leurs boissons à la limite de la congélation.

Ici à Rio on boit donc le maté torréfié (à la différence du sud où il est utilisé vert), et sous forme de thé glacé. Le « maaaaaté limãoooo » typique du 4h sur le sable brûlant d’Ipanema, est un maté noir coupé avec de la limonade et du jus de citron vert. Il vous sera servit à même une bonbonne en alu transportée d’un bout à l’autre de la plage par un vaillant vendeur en t-shirt orange.

Pour en revenir à moi et ma passion du thé, j’avais beaucoup d’espoirs le jour où je me suis retrouvée devant mon premier verre de maté bien frappé. Oooh la jolie couleur ambrée, la petite tranche de citron vert et la condensation s’écoulant sur le bord de mon verre en cette infâme journée d’enfer été qui me criait « bois moi! » « bois moi! ». Je me suis exécutée religieusement… eeeet j’ai détesté.

Là je me suis dit « bon, c’est sûrement parce que c’est un maté industriel dégueulasse, trop sucré et plein d’additifs ». Donc quand ma petite soeur-d’une-autre-mère-brésilienne (aussi connue sous le nom de Marina), a insisté pour que je goutte du vrai maté limão fait maison, je me suis bien entendu laissée tenter.

Hmmm, tu veux mon citron?

Sauf que non. Non. Peu importe la quantité de sucre ou de citron pour en masquer le goût, pour mes papilles, le maté ne passera pas. Je n’aime pas du tout, mais alors pas du tout, le goût très amer de cette plante. Verte ou torrifiée, rien n’y fait. Mais c’est absolument une histoire de goût personnel, et je vous recommande totalement de vous laisser tenter par le thé du Brésil!

Il est d’ailleurs extrêmement bon pour la santé: anti-oxydant, stimulant cardio-vasculaire, diurétique, protecteur du foie. Il aiderait même à lutter contre les cellules cancérigènes, et on dit ici qu’il serait amaigrissant. Ce serait dommage de passer à côté!

Maté vert et calebasse

10 adresses shopping de la carioca fauchée

Le perroquet, accessoire indispensable de la brésilienne

Voici une question à laquelle j’ai consacré pas mal de recherches en arrivant, et sur laquelle il m’était jamais venu l’idée de faire un article…

Où acheter des fringues à Rio, *sans se ruiner* ?

Si tu es fraîchement arrivée au pays de l’imprimé panthère, tu te trouves peut-être fort dépourvue devant l’offre carioca en terme de vêtements. La plupart du temps, soit c’est très moche soit c’est très cher. Les rares marques européennes/US implantées ici sont extrêmement taxées. Une marque comme Zara par exemple, déjà beaucoup trop chère pour ce qu’elle vend en France, est ici à mettre dans la case luxe. Une jupe en viscose à 250 rs? non merci. Si vous êtes comme moi et que votre go-to en matière de fringues sont nos amis suédois de chez H&M, sortez les mouchoirs: le géant a tenté de s’implanter au Brésil mais à pris ses jambes à son cou l’an dernier, comme son copain Ikéa, face à l’hydre administrative brésilienne. La plupart des marques bon marché venue d’Angleterre (New Look, Primark) ou d’Espagne (Mango, Bershka) sont inconnues au bataillon, et ne pensez même pas à notre prêt-à-porter français (Camaïeu, Promod)… C’est un nouveau monde vestimentaire.

Mais ne pleurez pas tout de suite, il y a de l’espoir: certaines marques brésiliennes proposent des pièces ultra-sympa, autant côté style que côté porte-monnaie.

#1 MERCATTO

Ce que j’adore chez Mercatto, ce sont leurs imprimés. Cette marque colorée mise sur un savant équilibre entre coupes simples et motifs originaux! C’est boho, c’est fleuri, ethnique et fun: bref, en général, c’est moi.

#2 RIACHUELO

Riachuelo me rappelle un peu Topshop, et j’y fais un tour quand je suis vraiment en manque de pièces un peu plus « edgy ». Très boho ces dernières saisons, ils ont peu de pièces à chaque collection, mais se renouvellent souvent.

#3 RENNER

Cette enseigne, c’est un peu des galeries Lafayette… en moins snob. De nombreuses marques y sont représentées, avec des styles et des prix divers et variés. Si l’on prend le temps de fouiller un peu, on peut y trouver des choses très sympa à un prix correct.

#4 LEADER

Je vais pas vous mentir, la qualité n’est pas le premier soucis de cette enseigne. Un peu à l’image de Primark, ils misent sur la tendance accessible à toutes, mais les matières sont vraiment loin d’être top.

#5 MARISA

Temple de la carioca, Marisa est un peu la cousine de Leader. Il y a beaucoup d’offre (et beaucoup de choses à jeter), c’est pas cher du tout et on y trouve souvent un petit truc sympa… mais la qualité n’est pas franchement au rendez-vous.

Le chapeau panier de fruit: tendance ET pratique.

#6 OBJETIVA

Cette enseigne du SAARA est une de mes préférées à Rio. J’adore ses basiques colorés et ses « macacão » (combi-short) à imprimés typiquement cariocas. De quoi être à l’aise et stylée pendant les grosses chaleurs estivales.

#7 C&A

C&A a beau être présent en France, ses rayons brésiliens n’ont pas grand chose à voir avec les nôtres. Ici la marque est très populaire, et s’offre même des collections capsules créés par des célébrités telles que Gisele Bunchen ou Kim Kardashian. Les collections sont très variées et souvent sympa.

#8 Le SAARA

Le marché populaire d’Uruguaiana est bien entendu le temple de la fashionista fauchée et des adeptes du DIY. On y trouve bien sûr beaucoup d’imprimés qui brûlent les yeux et de mini jupes ras-la-salle-de-jeu, MAIS si vous aimez fouiner, vous pouvez aussi dégotter des basiques sympas qui feront de chouettes bases pour des projets de customisation. Niveau accessoire, c’est le paradis: bijoux, ceintures, sac à mains, c’est la caverne d’ali baba. Pensez aussi aux nombreux « Palacio dos Cristais » et « armarinhos » qui vous fournirons tout ce dont vous rêvez en matière de perles, brillants, strass et cordons.

#9 OH BOY!

C’est une marque dont j’aime toujours tout, sauf les étiquettes. Ce n’est pas franchement pour un budget de fauchée, mais ça peut valoir le coup de se laisser tenter.

#10 Les marchés de stylistes indépendants

Bon. Soyons honnêtes ce n’est pas vraiment l’endroit où vous allez faire des économies. MAIS, vous aurez au moins craqué sur une pièce unique réalisée par un styliste local, et ça c’est très cool. Il y a de très nombreux marchés de stylistes indépendants à Rio, mais voici certains de mes préférés:

  • « O Mercado »: Estilistas Independantes: au manoir Fluminense à Laranjeiras, 1 fois par saison. Beaucoup de produits très sympa, allant de la mode à la déco, au maquillage ou à la nourriture.
  • Feira Carioquissima: devant le planétarium de Gavéa. On y retrouve pas mal des exposants du Mercado Independante, avec en plus une « Feira de Foodtrucks » fort alléchante.
  • Babilônia Feira Hype: en plus des stylistes ultra branchés, ce marché propose un panorama à tomber depuis la favela de Babilônia.

Un jour prochain j’écrirais un article sur mes stylistes brésiliens préférés, mais en attendant si vous êtes en manque d’inspiration, allez faire un tour sur mon tableau pinterest. Il suffit de cliquer sur la photo!

Cité pas si merveilleuse

Depuis que j’ai rencontré le Brésil, je m’élève assez régulièrement contre tous les mauvais clichés et les raccourcis souvent pris sur ce pays et cette société complexe et fascinante. Il y a beaucoup de beau au Brésil, beaucoup de bon, beaucoup de choses qui parlent directement à mon Humanité. Mais il serait malhonnête de ne pas avouer qu’il y ici énormément de choses révoltantes, d’inégalités, d’injustices.

C’est intéressant de constater déjà à quel point on est loin de la réalité sociale d’un pays lorsqu’on est un étudiant en échange. Bien sûr, vivre un an à un endroit nous donne une place de choix pour  observer et apprendre, mais il y a des choses ici que je n’ai vraiment comprises et entendues que lorsque j’y ai été confrontée moi-même en tant qu’immigrée, travailleuse, personne lambda ayant une vie lambda.

Scène de tous les jours à Rio.

Je ne suis pas quelqu’un qui vit bien avec l’injustice en général, et je m’excuse (ou pas) auprès de mes contacts facebook qui doivent supporter mon flood permanent de liens qui m’ont révoltés. Je n’y peux rien, je m’importe. A tord ou à raison, cela est un autre débat, mais la souffrance et la misère humaine me touchent, quelles que soient leurs formes.

Le Brésil est dur pour moi à ce niveau. Je vis dans la zone nord de Rio, et pour rentrer chez moi je passe tous les jours devant les restes éventrés d’une favela démolie sur le bord de la route, après le campus de l’UERJ. « Somos seres humanos » (nous sommes des êtres humains)  est peint en rouge sur l’un des murs, « onde vamos morar ? » (où allons-nous vivre ?). Quand j’arrive chez moi, après quelques kilomètres le long de la SuperVia, la ligne de train de banlieue aux gares lugubres et fantomatiques encerclés de collines où s’entassent les maisons de parpaing, c’est seulement pour trouver quelques dizaines de sans-abris hantant les rues désertées. (Ca fait peur comme ça, mais Méier est un quartier très vivant le jour, très accueillant, je vous jure.) Ici, les pauvres, on en parle beaucoup à la télé, on les glamourise dans les films, mais dans la vie c’est comme partout, ils sont ignorés par le gouvernement et par le reste de la population.

D’ailleurs qui sont-ils vraiment, ces pauvres ? Est-ce qu’ils vivent comme vous êtes en train de vous l’imaginer, dans une petite maison de briques, avec une vieille télé grésillante, sept gamins entassés dans vingt mètres carrés et un bol de riz blanc à se partager pour le dîner ? Pas si sûr. Les « pauvres », ce sont tous ces travailleurs qui prennent tous les jours le train gavé de la SuperVia à 5h du matin pour aller travailler comme porteiros ou segurança dans les condominios de la zona sul. C’est les quatre ouvriers « tercerizados » qui sont venus dans mon nouvel appartement cette semaine, chacun pour effectuer une seule manipulation. Mais plutôt que de donner de vrais salaires décents et qualifications on préfère ici fractionner, et payer quatre personnes trois fois rien. « Au moins ils ne sont pas au chômage » vous me direz. Ah oui, mais ils n’ont pas de statut, pas de sécurité d’emploi, pas de reconnaissance non plus.

En plus le chômage ici, ça n’existe pas. Comme la sécurité sociale, pour la plupart des gens. Les allocations, ça n’existe pas non plus, à part la « bolsa familia » que la droite brésilienne essaie de faire passer pour la source tous les problèmes du pays. Quelle horreur, offrir une aide aux familles dans le besoin! Ils avaient qu’à travailler, ces feignasses. Ils avaient qu’à aller à l’école au lieu de dealer du crack et finir en prison, ils l’ont bien cherché.

Au Brésil, les universités fédérales publiques représentent l’élite académique. Il faut passer un concours très difficile pour y entrer, mais pour les lauréats, les études seront intégralement gratuites. Quand je suis arrivée ici, j’ai trouvé fantastique le fait que le public, gratuit (à 100%), propose la meilleure éducation du pays. C’est ça, une vraie démocratie du savoir ! Pas comme aux USA ou en France où les grandes écoles ne sont accessible qu’à une population aisée. Sauf que voilà : le reste du système éducatif public ici est à pleurer. Je connais un prof d’histoire en collège public de la périphérie de Rio, et je vous assure que j’ai réellement eu envie de pleurer lorsque je l’ai entendu raconter son quotidien. Elèves désintéressés, aucun moyen d’encadrement, situations familiales compliquées, 80% des classes en échec total. Les familles se saignent donc pour faire rentrer leurs enfants dans des collèges et lycées privés, afin qu’ils aient le niveau de rentrer à l’université publique. Quelles sont les chances d’un enfant des classes les plus basses d’accéder à l’enseignement supérieur ? Pratiquement aucunes. Certain vont bénéficier de la discrimination positive envers les populations afro-brésilienne et indigène (il y a des quotas d’inscrits), très très peu tireront leur épingle du jeu malgré l’adversité. L’écrasante majorité sera condamnée à survivre de petits boulots.

Il y a eu ici un débat sidérant sur l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans, afin de pouvoir mettre en prison tous ces adolescents qui agressent, volent ou dealent. Dans un pays qui en plus ne peut déjà pas gérer son astronomique population carcérale, c’était ubuesque. Personne (autre que les « communistes de gauche homosexuels et satanistes ») ne s’est dit que si ces gamins sont là le soir à voler des petits vieux dans la zona sul et commettre des meurtres malheureux, c’était peut-être parce que la société leur avait rien offert de mieux ? Que depuis qu’ils sont petits, tout ce qu’on leur a dit c’est qu’ils finiraient « vagabundo », « malandro », « bandido ». Et puis, ces « bandidos », ils ont pas l’air de s’en sortir trop mal dans la vie, au fond. Ils ont de l’argent, des iphones, et ils plaisent aux filles. Et qu’est-ce que notre société de consommation valorise ? Sûrement pas le savoir et l’éducation.

Mais cela, une majorité de brésiliens ne veut pas l’entendre. Comment les blâmer lorsqu’ils sont gavés de news sur la violence environnante comme des canards à foie gras sont gavés de bouillie de maïs. Du matin au soir, les émissions se succèdent sur tel policier assassiné par les « bandidos » de la favela, tel papi qui faisait du vélo et qui a été poignardé sans raison. C’est comme cela qu’ici on peut se réveiller avec une une de journal montrant un homme (noir) attaché à un poteau de téléphone, déshabillé, roué de coup et tué parce qu’il était « suspecté » d’avoir volé quelqu’un. Et la plupart des gens vont applaudir des deux mains, en clamant qu’un « bon bandit est un bandit mort ». Que même si on n’était pas sûr, au moins ça en fait un de moins. Mieux vaut prévenir qu’avoir un innocent (blanc) tué à la fin.

La glorification de la police et de la violence au Brésil, on en parle?

C’est par manque d’éducation et par manipulation médiatique que l’on se retrouve avec des mouvements important demandant quelque chose d’aussi absurde que le retour de la dictature. Vous avez déjà vu des gens DEMANDER un régime par définition totalitaire, oppressif, violent et tyrannique ? Moi oui, et ils avaient même pas honte.

Je vais même pas rentrer sur le terrain de l’indigénité sinon on en a pour des jours. De toute façon c’est très simple, les indiens ici sont encore plus ignorés que les pauvres. Ce sont toutes ces choses qui, dernièrement, m’ont fait poser un autre regard, un peu plus objectif peut-être, sûrement plus amer, sur mon pays d’adoption.

Parlez-moi d’amour

J’avais un super projet participatif pour le Dia dos Namorados, j’avais fait un hashtag et un dessin et tout et… c’est tombé à l’eau comme un enfant qu’on jette à la mer parce qu’il est trop gros et les parents voulaient des enfants maigres.

Je suis pas fâchée, je le prends bien.

Bon, c’est quand même la fête des amoureux ici aujourd’hui donc on va parler d’amour UN POINT C’EST TOUT.

Les Brésiliens ne fêtent pas la Saint Valentin. Pour eux le quatorze février est soit une veille de carnaval, soit oublié dans la cachaça et les confettis, soit synonyme de gueule de bois monumentale. Pour célébrer les amoureux, on a choisi ici le 12 juin, simplement parce que c’est la veille de la Saint Antoine, et qu’il est le patron des mariages dans la tradition catholique portugaise. Il est courant ici de voir des jeunes filles mettre la statue du pauvre saint la tête en bas dans un verre d’eau pour s’attirer les bonnes augures divines et rencontrer l’âme sœur. Mon ami Wikipédia m’a expliqué que la fête aurait instaurée au Brésil dans les années 40 par un publicitaire paulista inspiré par la Saint Valentin occidentale. Flairant le bon coup marketing, il aurait lancé le slogan « não é so com beijos que se prova o amor »  (il n’y a pas qu’avec les baisers que l’on prouve son amour) incitant ainsi les couples à s’échanger des cadeaux pour se montrer leur affection.

Ici la « fête des amoureux » s’adresse principalement aux couples non mariés, car les statuts amoureux ici sont très codifiés et bien partitionnés. Il y a « pegar », « ficar », « namorar », « noivar » et « casar ». Pegar, c’est ce que l’on appelle poétiquement « chopper », c’est la galoche de fin de soirée que tu regrettes ou pas. « Ficar », c’est ce que l’on appellerait en France un « truc », « une relation sans attache »,  courte ou ponctuelle. Du simple bisou au sexfriend, cela englobe en fait toutes ces relations où l’on a pas dit que l’on était « en couple ». Namorar, c’est sérieux. C’est toi + moi écrit dans le sable au soleil couchant. C’est être un couple, quoi. Et puis « Noivar » c’est se fiancer, et casar, bah, se marier.

Moi, j’ai un namorado et c’est à un peu à lui que cet article sera dédié, hein, puisque c’est sa fête au fond. Mon namorado est carioca, il sent bon la noix de coco et la lager ultra-fraîche, il est tout brun et tout bronzé comme du doce de leite caramélisé. Depuis que je suis tombée sur lui dans le bar le plus pourri (et à la fois le plus glorieux) de Lapa il y a bientôt 3 ans, j’ai des étoiles dans les yeux, du sable entre les orteils et c’est le bonheur à peu près tous les jours. Pourtant, vivre une relation « mixte » n’est pas forcément de la tarte.

Il venait du Brésil, elle venait de France, ils étaient amoureux et c’était beau.

Oui. Mais malgré tout, la géographie pèse assez lourd. Très tôt dans notre relation nous avons dû nous demander « où ? ». Où est-ce que tu vas aller ? Est-ce que je peux rester ici ? Est-ce que tu peux venir là-bas ? On avait le luxe et l’opportunité de bouger, donc on a pu se suivre l’un l’autre, mais dans beaucoup de couples multi-nationaux, la distance est bien-sûr le premier obstacle, et elle reste toujours un paramètre important à considérer.

Car être ensemble signifie souvent être loin d’autres gens, de la famille, des amis, et ce n’est pas toujours facile à gérer. Etre ensemble peut être un sacrifice, pour certains.

Heureusement pour nous, nos cultures, bien que différentes, n’ont jamais été un obstacle. Comme le disait un de mes profs, les couples franco-brésiliens fonctionnement bien parce que nos deux cultures se complètent et se fascinent mutuellement. Il est patient là où je suis pressée, je suis terre-à-terre là où il est émotif, je suis réservée, il est extraverti. Nous sommes une bonne équipe. Même nos langues maternelles finissent par se compléter et vivre ensemble l’une avec l’autre naturellement. A la maison je parle français, il répond en portugais, et l’on se comprend parfaitement. C’est un peu notre langage secret.

Vivre une relation mixte, c’est pas mal de challenges, mais ce sont tellement de découvertes quotidiennes, de bonheur et d’amour que je n’échangerais mon carioca pour rien au monde.

Bonne fête des amoureux à mon B, et à tous les couples à travers le monde.

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cette illustration est ma propriété, merci de ne pas l’utiliser sans mon autorisation.

Le Brésil, la viande et moi

Je n’ai jamais aimé la viande. Déjà toute petite, je laissais mon morceau de rosbif de côté le dimanche chez mamie, et mettais une heure à manger mes raviolis au dîner parce que je les ouvrais tous un par un pour sortir la garniture de viande hachée. Quand je me suis installée seule, je me suis rendue compte après quelques mois que je n’avais pas acheté un seul morceau de viande depuis que j’étais partie de chez ma douce maman. Sans être strictement végétarienne (je n’aime pas bien les étiquetages, et en plus il y a environ 1 milliard de notions de ce qu’un végétarien mange ou exclue), je m’accommode très bien d’un régime essentiellement végétal et tente d’éviter les viandes autant que je peux.

Quand je suis arrivée à Rio, j’avais de grands espoirs quant au contenu de mon assiette de végétarienne. Je pensais aux cocotiers croulants sous les noix de coco, aux plateaux de fruits exotiques colorés, et à toute la variété des plantes tropicales. La vie ne serait qu’une suite de salades fraîches et chamarées dégustées sous le soleil avec un hashtag vive la vie.

En gros, ça ressemblais à ça…
… ou ça…
ou CA *_*

Sauf que dans la vraie vie, l’assiette brésilienne c’est plutôt ça :

Oui. Les Brésiliens sont d’énormes carnivores. Selon les statistiques de 2013, ils consomment en moyenne 85kg de viande par personne et par an: c’est pratiquement autant qu’en France, voire un peu moins, et pourtant j’ai l’impression qu’ici rien n’existe en dehors de la saucisse et de l’entrecôte à la farofa. D’où vient cette différence alors, Sherlock ?

Culture de la viande

Quand j’étais en 2e année de fac, j’ai fais une présentation sur un texte très intéressant (si intéressant que je ne m’en rappelle plus l’auteur) sur le fait de manger des abats. Entre autres, il soulignait le fait que notre culture culinaire occidentale est largement carno-centrée. Faites le test, essayez d’imaginer un repas sans viande… Vous aurez toujours l’impression qu’il manque quelque chose. Quand j’ai commencé à suivre une routine vegan l’an dernier, j’avais beau préparer des plats tous plus appétissants les uns que les autres, je me sentais toujours frustrée au moment de dresser mon assiette. Après quelques jours, j’ai compris que j’avais tellement l’habitude d’organiser mon alimentation autour de la viande (ou du poisson) que j’avais l’impression de ne rien manger d’intéressant.

C’est plus ou moins ce que pensent les Brésiliens, à commencer par mon carioca chéri. Pour ce « macho » hautement carnivore, une assiette sans viande est purement et simplement une assiette vide. Lorsque j’ai le malheur de ne me servir que du riz et des feijão pour le dîner, mon beau-père me regarde avec une certaine incompréhension. « Tu as conscience qu’il n’y a pas de protéines dans ton assiette ? » m’a-t-il lancé, l’autre jour.

En vrai, les légumes secs tels que les haricots noirs sont une excellente source de protéine végétale. En en plus, l’être humain vit très bien sans manger des protéines à tous les repas, les gars. Mais c’est pas vraiment le sujet. Le sujet, c’est qu’être végétarien au Brésil est une mission particulièrement compliquée… quand on a pas un budget énorme. Si le tofu est plutôt démocratisés, la plupart des alternatives veggies à la viande sont inconnues au bataillon. Il faut faire des pieds et des mains pour trouver des graines type quinoa, boulgour et autres et surtout, la société n’est pas du tout ouverte à la possibilité d’avoir un régime alimentaire qui exclue la viande, ou PIRE, tous les aliments d’origine animale. Plus qu’ailleurs, avoir un régime essentiellement végétal ici demande des trésors d’inventivité, pas mal d’organisation et surtout  d’aimer passer du temps dans la cuisine pour faire soi-même beaucoup de choses que l’on trouve déjà prêtes en France. Par exemple là tout de suite, le beurre de cacahuète, excellente source de protéine (et excellente chose, tout court), ou bien les « steaks de céréales » qui constituaient la base de mes déjeuners-vite-fait-parce-que-j’arrive-du-boulot-et-j’ai-la-grosse-dalle à la maison, sont introuvables ou affreusement chers (rs$25 les 300g de beurre de cacahuète).

A moins d’être dans un restaurant spécialisé, il est super rare de trouver un seul plat végétarien sur une carte. Si vous ne mangez pas non plus de poisson, vous risquez fort de vous retrouver avec une petite assiette de laitue sans sauce avec deux rondelles de tomates. Dans les churrascos, il faudra constamment expliquer à tout le monde pourquoi vous avez l’idée saugrenue d’éviter à la viande (oui, même le poulet), et penser à vous amener vos propres victuailles si vous voulez manger autre chose que du pain à la mayonnaise ou de la « vinegrete » (essentiellement des dès de tomates et d’oignons dans de l’huile de l’olive. C’est bon hein, mais ça nourrie pas son homme).

Heureusement, je suis pas non plus super fan du tofu.

 

Nous sommes de gros consommateurs de viande, mais mon impression est que nous aimons aussi varier les accompagnements. Il y a toujours des salades composées aux barbecues, de la ratatouille, des carottes sautées, des haricots verts, des pommes de terre rissolées pour accompagner rôtis, steaks et civets. Nos assiettes types sont la plupart du temps : viande + féculent + légumes. Ou alors c’est moi qui vis dans un environnement particulièrement équilibré, je ne sais pas?! Ici sorti du riz, des feijão et des deux rondelles de tomate pour se donner bonne conscience, je ne vois pas beaucoup de légumes et surtout, extrêmement peu de variété. Moi qui m’intéresse pas mal aux émissions de cuisine, je vois peu de cuisiniers brésiliens proposer des alternatives variées (la plupart des émissions de cuisine brésiliennes, d’ailleurs, sont parfaitement nulles). Je me demande souvent pourquoi, car avec le climat tropical la plupart des légumes poussent grosso-modo toute l’année, les fruits sont légion et très variés (je découvre perpétuellement de nouveaux fruits tropicaux), les racines comme le manioc et les patates font partie intégrante de l’alimentation traditionnelle… bref, il y a un monde très vaste d’options végétariennes ou même végétaliennes qui pourraient faire partie du quotidien des brésiliens. Et pourtant la viande continue de dominer massivement menus et assiettes.

Comme par hasard, le Brésil est le 3e plus gros producteur de viande au monde, et le lobby de l’industrie agro-alimentaire y est extrêmement puissant. Je dis ça, je dis rien.

Aller, parce qu’il y a quand même de l’espoir et pas mal d’inventivité au pays de la picanha, voici pour vous trois cuisinières bad-ass qui réinventent l’assiette brésilienne :

Bel Coelho : cheffe paulista, elle parcoure le pays pour une émission « carnet de cuisine » (Reiceitas de Viagem, TLC) à la rencontre des petits producteurs pour découvrir les plats traditionnels de diverses régions. Non seulement c’est passionnant, mais ça donne l’eau à la bouche.

Par ici pour son Facebook et son Twitter

Bela Gil : fille du célébrissime Gilberto, elle anime une émission que j’adore sur GNT  (« Bela Cozinha ») et propose une cuisine saine, facile, inventive et végétarienne/vegan.

Retrouvez la sur Facebook ou Instagram

Dani Noce : une pâtissière aussi mignonne qu’inventive (sans déconner, je VEUX toute sa cuisine) qui fusionne les traditions sucrées brésiliennes avec des influences occidentales. Son Instagram est à consommer sans modération, comme sa chaîne youtube.

Brasil X : de l’histoire du porno brésilien

Je ne le dis pas à tout le monde mais la proposition de recherche qui m’a amené au Brésil était sur un sujet plutôt… inhabituel. Voyez-vous, j’avais soutenu une hypothèse d’enquête sur le porno chrétien, un genre nouveau et exclusivement brésilien. Je vous vois lever un sourcil dubitatif. Porno et chrétien, c’est un peu antinomique tout ça, vous vous dites. Hé bien pas au Brésil.

Tout est possible au pays du tanga.

A vrai dire le Brésil a une longue et singulière histoire avec la pornographie, en lien avec son histoire culturelle et politique particulière. C’est sans doute étrange mais la pornographie est un sujet qui me passionne parce que, , il est tabou, mais surtout parce qu’il est un formidable miroir de la société qui le produit. Le porno c’est au-delà de la simple mise en scène d’actes sexuels, comme beaucoup se contentent de le définir. C’est la mise en scène des fantasmes et des projections les plus inavouables, des manières les plus crues et délibérément immorales. C’est un moyen d’expression qui accepte et l’animalité, la bestialité et qui met en exergue tout ce qu’il y a de plus charnel dans l’être humain. A mon sens, c’est l’une des formes de liberté les plus complètes qui existent dans notre culture, car le porno n’a aucun tabou, aucune restriction. La seule limite est celle de celui qui reçoit le média. BREF, toute cette liberté et cette animalité, c’est tout ce que la doctrine catholique et la philosophie des Lumières (base de notre culture moderne) méprisent. Normal donc que le porno demeure un énorme tabou social (oui malgré Youporn, oui malgré ce que l’on vous assène sur la prétendue dégénérescence sociale causée par l’internet et la mondialisation et McDonalds.)

Un petit peu d’histoire, si vous le voulez bien.

Les représentations sexuelles existent plus ou moins depuis que l’être humain a eu la bonne idée de prendre un bout de charbon et de griffonner sur des parois de cavernes. Puisque les chercheurs ont souvent du mal à admettre que nos ancêtres étaient sûrement comme nous, adeptes d’une petite image coquine par ci par là, la plupart sont décrites comme des représentations de rites de fertilité. J’aime cette idée et c’est fort probable, seulement pour l’instant aucune preuve totalement irréfutable n’est venue l’appuyer. Il me semble un peu plus logique (et loin d’être choquant) que ces dessins aient simplement été les premières revues pornos de l’Histoire.

disaient les néanderthaliens

Néanmoins, Il y a une frontière entre mise en scène de l’acte sexuel et pornographie, comme je l’ai dit dès le début. Le terme pornographie porte une connotation péjorative et induit un jugement de valeur depuis sa création. Et qui l’a créé, d’ailleurs ? Hé bien nos amis de l’ère des Lumières, à partir des mots grecs « graphos» (peindre, décrire) et « pornê »… qui signifiait prostituée. Le porno dans son essence n’est donc pas exactement le sexe. C’est plutôt le sexe impur, tabou et dégradant des « professionnelles ». Celui que l’on fait caché et rapidement dans un coin de rue en espérant ne pas attraper une maladie vénérienne (parce que les prostituées, c’est sale et pêché et démon). C’est pour cela qu’on le distingue de l’érotisme (éros signifiant « amour ») qui lui parle d’un sexe sentimental, élevé, « digne ». Aujourd’hui l’érotisme se distingue de la pornographie d’une manière très simple : l’un montre des relations sexuelles avec une certaine pudeur (c’est-à-dire sans montrer le centre de l’action à l’image), l’autre est aussi précis qu’un manuel d’anatomie.

Note : l’internet fait avancer les terminologies, avec par exemple le « porno soft core » qui correspond à la définition d’érotisme que je viens de vous donner. L’érotisme, dans l’Amérique de plus en plus conservatrice, commence à redevenir une simple suggestion de rapports, ou une tension sexuelle importante.

QVS2013
La reine Victoria approuve

 

Au Brésil, l’expression pornographique est un peu atypique. Dans les années 60, le pays tombe aux mains des militaires qui instaurent une dictature sévère. Tous les médias sont contrôlés et censurés, et bien sûr la pornographie devient absolument interdite. Rappelons-le, nos ancêtres dans les grottes de Lascaux trouvaient déjà le moyen d’échanger de la pornographie avec un charbon et un silex, donc ce ne sont pas quelques militaires censeurs qui sauraient empêcher l’être humain de produire et partager du sexe. Qu’ont fait les brésiliens des années 70 ? Ils ont bien entendu trouvé un moyen de filmer du porno sans se faire attraper par les censeurs. Et ce moyen s’appelle le pornochanchada.

Oui, on en a plein la bouche.

Tout est dans le nom pourtant : c’est la contraction de pornographie et « chanchada », un type d’art humoristique et burlesque. Est né de cela une sorte de Frankenstein fantastique à la frontière entre Clara Morgan et Alice au Pays des Merveilles. Celui de Lewis Caroll, hein.

Non parce que… voilà.

Ma première expérience de pornochanchada s’est faite en zappant un soir par hasard sur Canal Brasil, où j’ai vu un homme déguisé en âne tripoter des jeunes filles dans un décor qui ressemblait à la kermesse de mon école primaire, sous une pluie de paillettes dorées. J’étais tellement traumatisée et émerveillée à la fois que je n’ai pensé ni à zapper ni à cligner des yeux pendant vingt minutes. Les films de pornochanchada sont de vrais films : ils ont une intrigue (plus ou moins développée, je l’accorde), des dialogues et parfois même des chansons. Oui oui, ce sont aussi des comédies musicales. C’est merveilleux.

Seuls ceux qui ont vu The IT Crowd comprendront cette référence, et mériteront mon amour éternel et inconditionnel.

 

Et surtout ils comportent de véritables scènes de sexe où les acteurs se pelotent pour de vrai. Elles sont plus ou moins crues selon les films, mais totalement pornographiques 100% du temps. Ce genre a connu un succès commercial énorme dans les années 70, ce qui l’a rendu plutôt difficile à ignorer pour les censeurs. Ils ont donc tenté corpus et almus christi de l’interdire… en vain. Dans les années 80 pourtant, la chute de la dictature aussi entraîné la chute de la production. Avec la libération des médias, le porno classique refait surface et le genre chanchada devient progressivement obsolète (quelle triste ironie pour tous ces censeurs qui se sont battus pour sa disparition pendant toutes ces années… Pensons-y).

Je n’ai pas de mots pour exprimer à quel point cette affiche est miraculeuse

 

Le Brésil, même s’il a sa propre catégorie sur de nombreux sites de libre accès (les amateurs de bumbum sont nombreux dans les méandres sombres de l’internet), n’est ni un des pays qui produit ni qui consomme le plus de pornographies (pour info : USA pour la production et, oh !, IRAQ et Egypte pour la consommation – source SimilarWeb).

Le Brésil est aussi le plus grand pays chrétien du monde. Du coup c’est un peu comme le doce de leite et le pão de queijo, la goiabada et le fromage, ou bien les oranges sur la feijoada : on ne croirait pas qu’ils puissent aller ensemble, et pourtant ça fonctionne. Voilà comment le Brésil accoucha du porno chrétien.

Ce genre typiquement brazuca et extrêmement nouveau (les premiers articles que j’ai trouvé sur le sujet datent de 2012) part d’une bonne intention. Il s’agit d’une volonté d’aller à contre courant d’une représentation du sexe trop violente, trop mysogyne, trop… trop. On voulait y montrer un sexe « véritable », pratiqué par des couples réels et amoureux. C’est plutôt joli comme concept, et ça existe déjà aux USA, sans l’étiquette religieuse.  Pour être autorisé comme chrétien, ce porno répond à des normes très strictes :

  • Les protagonistes doivent absolument être chrétiens et religieusement mariés.
  • Aucune position jugée comme dégradante ou contraire à la Bible n’est autorisée (exit sexe oral ou anal – d’ailleurs j’ai lu sur plusieurs sites « positions autorisées » et je me demande: est-ce qu’il y a un manuel du bon sexe catholique ou une liste des position homologuée par le Vatican? Sérieusement.)
  • Il ne peut pas non plus y avoir de pratiques jugée comme portant atteinte à la dignité des protagonistes (adieu tenues affriolantes, bondage etc)
  • Il ne peut y avoir que deux participants
  • Le langage doit être respectueux. (source: Revista Salvador)

Ces règles à elles seules renversent totalement la définition classique de « pornographie ». Le porno chrétien, comme les diverses tentatives de pornographie sensible ou « pour filles » tente de présenter du sexe « respectueux » (une prérogative qui induit que toute la pornographie classique n’a pas de respect pour les participants, ce qui est juste faux). Du sexe qui rentre dans ce que le dogme judéo-chrétienne accepte comme « digne », c’est dire avec des sentiments et surtout couronné par une alliance et un serment suprême envers Dieu. Ainsi donc le porno chrétien ne serait par définition pas de la pornographie (puisque le porno, c’est du sexe SALE)… S’il n’y avait pas un plot twist.

Oui, il y a une sixième règle les amis, la petite arme secrète de l’Eglise pour se dédouaner de tous ses petits écarts de conduite. Ça s’appelle la contrition, et c’est un acte religieux qui permet d’être pardonné pour ses pêchés si l’on s’en repent platement après. C’est le levier qui permet à la secte évangélique de recruter trafiquants et violeurs pour devenirs pasteurs dans ses églises et c’est aussi le joker secret du porno chrétien pour rester du porno mais 100% Jesus Approved. Brillant, n’est-ce pas ? De cette manière, le genre contourne ses propres règles, et plus ou moins toutes les pratiques peuvent figurer sur un catalogue Pornô Cristão, du moment que l’on jure que tous les participants ont fait pénitence après.

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Ne vous inquiétez pas, tout le monde a récité 110 Ave Maria après.

Il est particulièrement intéressant de voir ce nouveau genre naître au Brésil où la communauté évangélique radicale est en perpétuelle expansion. Face à un public de plus en plus extrémiste dévot, qu’est-ce qu’on ne serait pas prêt à faire pour continuer à vendre du sexe en toute légitimité morale et spirituelle ?

Le secteur, pourtant, demeure un phénomène largement minoritaire, ce qui le rend assez difficile à observer. Dans mes recherches, je suis tombée sur plus de sites universalistes (une secte chrétienne extrêmement puissante au Brésil) qui scandaient que le porno c’était démoniaque dans n’importe quelles circonstances, que d’articles parlant du porno chrétien.

Si quelqu’un en sait plus sur la question et passe par ici, je serais ravie de partager des infos.

En résumé, ces deux genres typiquement brésiliens sont en parfaite opposition : l’un légitimait les fantasmes les plus absurdes et perturbants, prônant une totale liberté d’exploration sexuelle, l’autre est moralisateur et culpabilisant, et renoue avec les notions de « sexe digne » et « sexe sale »  qui ont vu émerger la notion même de pornographie. Quand on sait qu’à l’heure actuelle les partis religieux ont la main mise sur tous les organes politiques du Brésil, qu’une « armée chrétienne » formée de jeunes fanatiques autoproclamés « gladiateurs de Jésus »  reçoit chaque jour plus de volontaires et que des organisations évangélistes chassent les pratiquants des religions afro-brésiliennes exactement comme à la bonne vieille époque de l’Inquisition, il y a de quoi se poser sérieusement question sur les causes et influences de l’émergence d’un tel phénomène.

Je vous l’ai dit, la pornographie est un formidable miroir de la société qui la produit.

 Ps: Je vous recommande de taper « Historias que nossas babas não contavam » dans Youtube et de ruiner votre enfance avec cette parodie pornochanchada de Blanche Neige et les Sept Nains. De rien.

 

Le funk carioca n’est pas celui que vous croyez

Si la samba fait partie intégrante de la vie et l’histoire culturelle de Rio, un autre style musical venu lui aussi des moros (favelas) a gagné la cité merveilleuse depuis les années 70, avant de s’étendre à tout le Brésil… Il s’agit du sulfureux et décrié funk carioca, un genre urbain né de la rencontre entre miami bass (éléctro américaine des 80s), funk et rythme afros-brésiliens traditionnels, dans l’état de Rio.

Ce genre  est largement méprisé au Brésil. On critique ses paroles pauvres, souvent misogynes ou faisant l’apologie du crime, ses liens avec les trafics de drogues, et les danses plutôt… « suggestives » (alerte euphémisme) des baile funks. Pour toutes ces raisons, ce style musical est boudé par les guides touristiques et est « effacé » de la variété musicale brésilienne, comme s’il n’avait pas mérité d’être élevé au rang de « culture ».

Faisons une mise au point tout de suite [attention, abus du mot « culture » dans les lignes à venir]: ce n’est pas parce que quelque chose n’appartient pas à l’élite que ce n’est pas de la culture (il est assez clair pour tout le monde, par exemple, que le rap est autant une culture musicale que le jazz ou le classique…). La samba, d’ailleurs, est une ironie totale sur ce point : elle est portée en étendard par la société brésilienne comme un témoignage de la rencontre des cultures, de la sophistication et la variété de la musique du pays. Tout le monde ici est d’accord pour dire que la samba c’est beau, la samba c’est glorieux, la samba c’est le Brésil. Pourtant, tout comme le funk, elle vient directement des favelas et des franges pauvres et noires de la population brésilienne et a un jour fait l’objet de mépris et oppression des mêmes élites qui la considèrent aujourd’hui comme un joyau. Just saying.

Ceci ne veut pas dire que je considère le funk comme un diamant brut. Je veux seulement montrer que, heureusement, on ne choisit pas ce qui est culture et ce qui ne l’est pas. Le funk, aussi cru, mal-élevé et problématique qu’il puisse être, demeure un élément de culture à part entière avec une histoire propre et une portée, croyez-le ou non, politique. J’ai donc préparé pour vous un petit zoom sur ce style musical que tout le monde adore détester.

C’est une histoire qui commence dans les favelas flumienses (de l’état de Rio) des années 70. A l’époque, le Brésil est une dictature militaire qui censure allégrement toute la production culturelle qu’elle juge indécente. (Ah, comme ça nous manque la dictature.) Mais cela n’a rien à voir avec notre choucroute. Dans les favelas de Rio, on organise des « baile funk », des soirées où la jeunesse se retrouve pour se trémousser au son des dernières nouveautés venues des USA. Ca groove dans les culottes, ça feel good, et comme au Brésil tout est plus sympa quand c’est mixé, les DJ commencent à mélanger ces styles américains avec les rythmes afro-brésiliens qui agitent déjà la favela depuis un siècle ou deux.  Au milieu des années 80, les DJ cariocas commencent à importer un son nouveau venu de Floride : le Miami Bass. Ce virage éléctro va donner naissance à un nouveau style à la croisée des chemins entre le funk US, l’éléctro et la musique noire. Hop, le funk carioca est né, mais c’est vraiment dans les années 2000 que le style va acquérir son indépendance musicale et son identité propre. Aujourd’hui de « funk » il ne garde que le nom, puisqu’il est plus proche de l’éléctro (il garde la rythmique typique du miami bass) et du rap que du groove US.

Le funk gagne en popularité rapidement pour deux raisons très simples : La première c’est que, très vite, les musiciens vont créer des morceaux (mêlos) en portugais et s’affranchir de la musique étrangère… Et ces nouveaux textes en portugais parlent des difficultés du quotidien dans la favela, de la violence, de la drogue, de la pauvreté (c’est notre raison n°2). Ce nouveau genre devient un exutoire pour la jeunesse désœuvrée et coincée en étau entre les cartels et le gouvernement. Le funk gagne ici sa dimension politique, à l’instar du rap aux USA. Je ne sais pas, par contre à quel moment le genre a intégré toute la partie « sexuelle » qui en constitue l’une des principales caractéristiques aujourd’hui. Peut-être dans une volonté de transgression, comme l’était la samba nue du Carnaval?

L’intérêt toujours plus vaste pour la musique n’échappe pas aux trafiquants qui se servent rapidement des baile pour attirer des clients. Les échauffourées entre gangs rivaux sont courantes et meurtrières. Cela, et l’ambiance sulfureuse des soirées conduira à la prohibition régulière des baile au cours des années 90.

Je n’arrive pas à faire une intégration youtube dans cet article et ça m’énerve, donc cliquez sur les photos pour accéder aux vidéos! Attention, celle qui suit présente des mises en scènes d’actes sexuels. 

Le cousin américain rap débarque dans les favelas au milieu des 90’s et sera rapidement incorporé au funk en formation. Proximité culturelle oblige, le syncrétisme se fait de lui-même. C’est ce genre urbain américain qui va vraiment sceller la forme moderne du funk carioca, et le faire sortir des favelas fluminense.

Les naughties (2000) vont voir le style gagner le Brésil et le reste du monde. De nombreux artistes extérieurs commencent à utiliser le funk, comme Tchan ! ou bien M.I.A (<3), qui s’inspire des rythmes funks dans son premier album, Arular (surtout sur Bucky Done Gun), et est même revenu au style brut sur son dernier album « Matangi » et sur l’album de remixs « Piracy Funds Terrorism » avec 3 titres funks remixés avec le DJ Diplo (Baile Funk One, Two et Three). Récemment, même notre ami belge Stromaë a avoué son intérêt pour le style brésilien, preuve que le funk gagne peu à peu ses lettres de noblesses dans le monde de la musique urbaine. Prenez des notes car je vais faire mon Nostradamus ici, et je vois que dans un futur proche le funk carioca remplacera le reggeaton caribéen sur les dancefloor occidentaux. Je vois même Miley Cyrus tenter de funker avec le même succès qu’elle twerke. Et c’est pas très beau.

Alors, pourquoi est-ce que le funk est si mal aimé ? Pour les mêmes raisons que le sont le rap, le r&b et le reggeaton sus-mentionné. Ce sont d’abord des cultures musicales populaires, donc méprisées d’office parce qu’issues des franges pauvres et « non-éduquées » de la population. Ensuite, et surtout, les textes ne sont pas vraiment du Voltaire ou du Malraux. Les thèmes principaux du funk sont 1) le cul 2) le sexe 3) l’argent 4) la drogue. Mix and match.

Voyez par vous-même.

C’est sûr, c’est pas franchement du goût de mémé Janine et tata Chantal. C’est pas franchement à mon goût non plus, des paroles à base de « vas-y coquine, remue don gros bum-bum » mais 20 ans de culture rap m’ont tanné le cuir à ce niveau, et m’ont donné une formidable capacité à ignorer les textes ignobles de certaines chansons. Et puis, le forro et l’axé, deux styles musicaux classés au patrimoine mondial de la culture immatérielle, sont plein de textes misogynes et réducteurs. DONC BON.  Et puis², il y aussi des chansons de funk avec de très bons textes. Oui oui, ça existe!

Il me semble aussi particulièrement hypocrite de décrier le funk pour son objetisation des femmes alors que les clips des rapeurs américains pleins de « wiggle your big booty » passent en boucle à télévision brésilienne sans que personne ne sourcille.

« Bonjour, j’aimerais un menu double-standard s’il vous plait. »

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le funk du point de vue social, autant sur sa vision de la femme, la glamourisation des traficants et « bandidos », la mise en scène du sexe, la transgression des tabous… C’est un sujet vraiment passionnant et beaucoup plus complexe que beaucoup de gens aimeraient le croire. Et puis sans déconner, le rythme est vraiment canon (même si le tum tcha tum tcha tcha vous donne des envies de meurtre au bout d’un moment).

Que vous aimiez ou non cela vous appartient, en tout cas, avec un marché de 10 MILLIONS DE REAIS PAR JOUR, le funk ne peut pas être ignoré. Il fait définitivement partie de la culture carioca et ses stars sont traités comme de véritables artistes pops … pour le meilleur et  pour le pire.

Valesca Popozuda (littéralement « grosses/belles fesses ») est l’une des muses du Funk Carioca et produit des clips dignes des USA.

Pour aller plus loin sur le sujet (pour les lusophones seulement, désolée!) :

O Mundo Funk Carioca (1988) de l’anthropologue brésilien Hermano Vianna est l’ouvrage de référence en la matière, le premier à avoir traité le funk comme objet culturel.

Funk Rio (1994), un documentaire de Sergio Goldenberg sur l’histoire du funk

Rio Baile Funk, un super blog sur la culture funk de Rio.