Du Brésil qui s’est réveillé lundi

Que se passe-t-il? Quand j’ai ouvert WordPress hier, ça clignotait de partout « vos stats explosent« , 2000 vues sur mon post à propos de l’Impeachement et tout plein de messages et commentaires très sympa partout sur les réseaux sociaux! Merci pour ces retours encourageants et ces partages, ça me touche beaucoup! J’avais dans l’idée d’attendre un peu pour prendre la température du Brésil post-vote, mais il se passe beaucoup de choses très très vite, et il y a déjà matière à commenter. J’ai envie de vous parler de choses dont vos n’entendrez pas sûrement pas parler dans les médias internationaux parce que ça concerne la politique intérieure, mais qui en disent long sur la société brésilienne qui s’est réveillée lundi, après ce vote historique.

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Ca c’était le thème de mon lundi.

Dimanche, il faisait beau, et si personnellement j’ai passé mon aprèm loin de la télé au parc de Boa Vista et au Musée d’histoires naturelles (et c’était drôlement bien) beaucoup de brésiliens ont été tenus en haleine pendant 6h par la retransmission du vote en direct à la télévision. Six longues heures à regarder chaque député se pencher sur le micro pour donner son vote au cours d’un cirque (sérieusement, il n’y a pas d’autre mot) qui rapidement ne fait plus rire du tout. Indépendamment de l’orientation politique ou du fait d’être pour ou contre cette destitution, c’est surtout l’attitude des députés qui a profondément choqué les brésiliens dimanche. Déjà, si on veut faire dans l’analyse sociale, on peut s’asseoir sur la représentativité de ce congrès. Ras-de-marrée d’hommes blancs, riches et d’age moyen. Un article de 2015 qui explique qu’il y a « moins de femmes dans le legislatif brésilien qu’au Moyen Orient » a d’ailleurs été ressuscité par facebook depuis le vote pour dénoncer l’uniformité de la chambre. Outre les femmes on se demande aussi où sont les noirs, qui représentent quand même la majorité de la population brésilienne (spoiler alert: ils sont ici).

Mais surtout, on se demande où est la conscience politique des députés. Pendant la séance, chacun d’entre eux avait droit à quelques minutes pour justifier son vote. Quand j’ai vu les vidéos après, j’ai cru que c’était les Oscars. Sérieusement. Toi tu pensais que ça allait être le défilé des grands discours, que t’allais voir des J’ACCUSE! en direct à la télé mais non, tu as vu la kermesse de l’école où José et Pedro remercient leur maman, leurs familles, et leurs potes réunis dans l’assemblée. Sérieusement, c’est pas parce que c’est dimanche qu’il faut se croire à la churasqueira de l’immeuble en train de boire une Antartica avec les poteaux. « C’est le Congrès ou une cours de récréation? » ce sont demandé 200 millions de brésiliens, et moi avec. En même temps il faut dire ce qui est, quand Tiririca, qui est un vrai clown (oui c’est son métier) siège parmi les députés, je sais pas à quoi d’autre on pouvait s’attendre…

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Ce soir, près de chez vous, le Congrès National du Brésil et ses quatre cent artistes de haute volée!

Le motif le plus avancé par les députés dimanche est donc « Pour Dieu », suivi de « Pour la famille » ou « pour MA famille », suivi de « pour les évangélistes ». On a aussi pu voir de nos yeux vus « pour ma fille », « mon fils », « ma petite-fille qui est née aujourd’hui », « parce que c’est mon anniversaire » (ou celui de quelqu’un de la famille), « pour ma tatie qui s’est occupée de moi quand j’étais petit », « pour les francs-maçons », « contre l’enseignement du changement de sexe à l’école » (WTF) ou, beaucoup plus grave, « pour les militaires de 1964 » (date du début de la dictature). El Pais a titré avec pas mal d’ironie « Dieu fait tomber la présidente du Brésil! » et souligne que entre tous ces motifs ubuesque, personne n’a pensé à la véritable raison de demander un impeachement: le crime de responsabilité.

Par contre, on voit remonter à la surface une lie bien nauséabonde, celle des nostalgiques de la dictature. Ca a commencé avec des dédicaces timides (ou pas) comme le fameux « pour les militaires » ou « pour 1964 », jusqu’à ce que notre ami Bolsonaro, que je vous ai présenté la dernière fois, prenne le micro.

Bolsonaro il n’y va jamais avec le dos de la cuillère, sinon il n’aurait pas gagné son surnom de Mito (Mythe), n’est-ce pas? Mais si tu croyais qu’on ne pouvait pas tomber plus bas que crier à une députée que « elle ne méritait même pas qu’il la viole » tu te trompes. Dimanche, Bolsolixo (lixo = ordure en portugais, et c’est un surnom qui à mon sens est bien plus approprié) a dédié son vote au « Colonel Carlos Brilhante Ustra, la terreur de Dilma« .

Carlos Ustra était le chef du DOI-Cod de São Paulo, un organisme de répression politique qui pratiquait la torture. Il est responsable de la torture et la « disparition » de dizaines de militants et d’opposants au régime, dont Dilma Rousseff (il est connu pour avoir particulièrement torturé des femmes, et des femmes enceintes, notamment en leur mettant des rats dans le vagin). Encore un mec sympa.

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A ce moment là t’as envie d’éteindre ta télé et changer de planète. Pour moi qui était déjà choquée de voir des députés invoquer Dieu dans un processus républicain, ça a été le bouquet. Et le pire c’est que Bolsonaro est sorti fier de lui, sous les applaudissement. Quelques minutes plus tard, un autre député carioca prend le micro. Il s’agit de Jean Wyllys, un député très populaire (ou impopulaire, ça dépend vos convictions) d’ailleurs je m’en vais faire sa carte d’identité.

a1c39476961c814e38de0d3940dfb0c4Jean Wyllys (PSOL – parti socialisme et liberté) a commencé sa vie publique en 2005 loin des assemblée politique… Au BBB (Big Brother Brasil, l’équivalent du loft). Millitant acharné des droits LGBT, il entre au PSOL de Marcelo Freixo (coeur love sur toi Marcelo) et est élu député de Rio en 2010, puis réélu en 2014. Il est aussi adoré que détesté parce qu’il ne fait pas dans la demi-mesure et n’a pas peur de défendre ses idées… et beaucoup de gens sont gênés par les homosexuels qui ne s’excusent pas d’exister. Prof de marketing et communication à l’UVA (Rio), le moins qu’on puisse dire en tout cas c’est qu’il communique très bien et sait tirer parti des réseaux sociaux pour toucher les jeunes générations. Il est fréquemment raillé et insulté par les autres hommes politiques dont (allez, deviniez qui!) Bolsonaro.

Donc où en étions-nous? Jean Wyllys se présente pour donner son vote qu’il dédie, lui, aux travailleurs, aux afro-descendants, à la communauté LGBT et aux femmes (tout le PSOL a voté non à l’impeachement). Il est hué pendant qu’il se prononce et là c’est le drame. Au beau milieu de la confusion générale, Wyllys crache en direction de Jair Bolsonaro. Tout de suite, le député du PSOL commente sur sa page facebook qu’il n’a fait que répondre à Bolsonaro qui, en plus d’avoir fait un discours tout à fait outrageant, l’aurait attrapé par le bras en le traitant de « boiola » et « queima-rosca » (je vais pas traduire littéralement mais c’est du niveau de « pédé ») (on est toujours au congrès national je vous le rappelle, même si c’est dur à croire). Sauf que c’est l’hystérie sur les réseaux sociaux et, surprise, tout le monde s’emeut du fait que Jean Wyllys… n’aurait pas dû cracher.

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cliquez sur la photo pour voir la vidéo.

Ok. Cracher sur quelqu’un c’est pas beau, c’est pas très digne d’un député. En attendant, est-ce qu’il est digne d’un député d’insulter un collègue en pleine session parlementaire, ou même de dédier son putain de vote à un tortionnaire? Il y a actuellement une guerre d’opinion à savoir qui devrait être destitué de son mandat (oui les brésiliens aiment demander la destitution des gens): WYLLYS ou BOLSONARO. Et personnellement, j’ai du mal à écouter les arguments de quelqu’un qui soutient un homme qui a déjà menacé une députée de viol, fait l’apologie de la dictature et tenu des propos homophobes. Mais bon, c’est que moi (ou peut-être pas, car les vidéos d’internautes déclarent que « ce crachat, c’est aussi le leur » se multiplient).

Outre cette novela dans la novela, on a un autre scandale de l’absurde. Voyez, au lendemain du vote, le magazine Veja (traditionnellement de droite) a publié un article bien Paris-Match pour présenter, je cite « la quasi première-dame du Brésil »: Marcela Temer. D’une, c’est pas beau de faire ça alors que l’Impeachement n’a même pas encore été prononcé, de deux, l’article s’assoit sur tous les concepts féministes que tu peux avoir, en présentant Marcela Temer comme « Belle, bien elevée et fée du logis » (Bela, recata e do lar).

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Selon cet article ECRIT PAR UNE FEMME, Marcela « aime les jupes à la longueur du genou » et « rêve de donner d’autres enfants au vice-président ». Potiche de qualité donc, qui donne à son Michou des petits surnoms mignons et aime les dîners romantiques, et puisqu’elle est blonde et grande et jolie, fera bien au bras de Michel Temer quand il ira faire des choses réservées aux hommes, comme être Président. D’ailleurs, « elle a tout pour être la Grace Kelly du Brésil », fantasme le magazine. Cela met en lumière ce qui pour moi ulcère le plus la droite conservatrice brésilienne: le fait d’avoir une femme comme président.

(Point trolls: loin de moi l’idée de dire qu’être femme au foyer n’est pas féministe. Une femme fait ce qu’elle veut de sa vie. Par contre, qu’un magazine présente cela comme la (seule) manière d’être une femme digne de respect, je dis NON.)

Parce qu’il faut arrêter deux minutes. Personne dans ce congrès n’était là contre la corruption. D’ailleurs, les députés ont déjà demandé à la cours suprême de suspendre les procédures contre Eduardo Cunha qui je le rappelle est juste cité CINQ FOIS dans l’affaire Lava Jato. Par contre, tous ces hommes n’ont jamais supporté qu’une femme soit à la tête du pays. Cela se voit très bien dans l’extrême violence des propos tenus contre la présidente, autant chez les députés que dans la rue. « Vaca », « Vadia », « puta » sont des insultes courantes pour la qualifier. Elles est constamment représentée dans les médias comme une hystérique incontrôlable, ou à l’inverse une « dame de fer », « cassante » et « froide » (adjectifs lus dans le Figaro hier) comme si elle n’était pas capable de faire preuve de raison ou de gérer ses sentiments. Je pense, et je ne suis pas la seule, que le machisme ancré dans la société brésilienne a joué un rôle déterminant dans cette procédure de destitution. En se jetant sur la femme de Michel Temer, Veja a montré son soulagement de voir enfin la femme retourner à sa place: celle de femme-de , destinée à être le trophée de son mari et à s’occuper de la maison (d’ailleurs Dilma, divorcée, commettait le double crime d’être une femme au pouvoir et en plus une femme célibataire).

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Couverture de très bon goût de la revue Istoé qui titre « Les explosions nerveuses de la présidente ».

Je ne sais pas plus que vous si Dilma Rousseff a réellement volé et si elle mérite réellement d’être écartée du pouvoir pour ses agissements. Je ne mettrais pas ma main au feu. Cependant, actuellement elle n’est pas attaquée pour ses agissements en tant que présidente, on le voit bien, aucun député ne lui a reproché quoi ce que soit lors du vote. Par contre en invoquant « Dieu » et « la famille traditionnelle du Brésil » j’ai une petite idée des opinions des votants… Par ailleurs, il est en train de s’opérer un retournement d’idées assez dangereux. Depuis le discours de Bolsonaro, des textes émergent sur les réseaux sociaux présentant Dilma comme une « terroriste », comme elle était qualifiée sous la dictature, car elle a fait partie de groupes contestataires violents.

Voir des gens récupérer la rhétorique fasciste qui qualifie les opposants à un régime totalitaire de « terroristes » me fait peur pour le Brésil. Voir des gens essayer de justifier l’apologie de la torture par la liberté d’expression me fait peur en tant qu’être humain. Non, rendre hommage au congrès national à un homme qui mettait des rats dans le vagins de femmes n’est pas une liberté de penser. C’est un crime. Tu as le droit de penser que les militaires avaient raison, que le soleil tourne autour de la terre, que Barrack Obama est un reptile, qu’Elvis n’est pas mort et que Dieu a créé les humains à partir d’argile. Par contre tu n’as pas le droit d’avoir un discours de haine, d’insulter les gens ou d’exalter la violence. Ça s’appelle l’incitation à la haine, et c’est condamnable en France comme au Brésil. Et cette haine libérée au Brésil est comme la boue toxique du barrage de Bento Rodrigues. Maintenant que le torrent est lâché, il semble impossible à arrêter et tous les jours déferlent toujours plus de diatribes homophobes, mysogynes, contre les communistes, les noirs, les nordestins (salut le triste déchaînement contre Bahia sur la toile au lendemain du vote, car ses députés ont majoritairement voté non) par des gens qui croient qu’ils sont dans leur bon droit parce que leurs idées ont été validées par des députés inconscients.

On voit cependant quelques initiatives qui réchauffent le cœur, comme le mouvement d’hier à Brasilia où des centaines de femmes se sont réunies devant le palais présidentiel pour un « Abraço » à la présidente. Elles lui ont donné des fleurs et serrée dans leurs bras pour marquer leur soutient contre le déferlement sexiste et les propos de Bolsonaro (ou d’autres députés ayant rendu hommage à la dictature). Personnellement j’ai trouvé ça extrêmement émouvant et nécessaire. Tout le monde mérite de l’amour dans ce monde de brut, surtout une femme qui a tant souffert au cours de sa vie et qui subit actuellement pas mal d’attaques injustifiées. Plusieurs médias ont d’ailleurs souligné que cette procédure et cette déferlante de haine s’était peut-être retournées contre elles-même et avaient achevé l’impossible: redonner aux brésilien de l’affection (et peut-être plus d’affection que jamais) pour Dilma Rousseff.

On se retrouve donc pour le prochain chapitre de la novela de Brasilia.

 

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