Rio, une allégorie olympique

J’ai pas mal hésité à écrire un article sur les J.O. de Rio parce que cela a été une grande montagne russe émotionnelle, et surtout un événement aux retombées tellement vastes et complexes que j’avoue: J’AI EU LA FLEMME.

Mais aujourd’hui j’ai lu un article qui a fait déborder les orties du vase, et je me suis dit « ça va bien de pousser mémé dans la goutte d’eau maintenant ». Cet article en question il était dans El Pais Brasil, et c’était une jolie brochette de gringos faisant repentance de toutes les méchancetés qu’ils avaient dites sur Rio avant, parce que franchement bah les J.O ils se se sont trop bien passés et ils ont été super bien reçus au Brésil et ils sont désolés d’avoir eu des préjugés tout moches.

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C’est vrai, il y a eu un acharnement rhétorique sur Rio juste avant les jeux de la part des médias qui cherchaient la moindre excuse pour dire que c’était dramatique, et que fait donc l’ONU, va-t-on devoir annuler les Jeux Olympiques? – oh, the horror. On s’est posé la question de savoir si Rio était vraiment apte à recevoir un événement d’une telle envergure – peu importe si le Brésil a fait une coupe du monde de foot sans soucis y’a moins de deux ans. Soudain Rio était la pire ville du monde, peuplée exclusivement de gangsters dangereux et menacée par toutes sortes de maladies tropicales terrifiantes.

Ces quelques semaines pré-jeux m’ont régulièrement donné envie de m’habiller en clown et secouer mes petits bras devant les rédactions des journaux européens en leur chantant:

« C’est quand même pas nouveau qu’il y ait du crime, de la violence et des moustiques à Rio lalala Y’a même des gens qui meurent tous les jours dans le métro tralalala Les politiques sont véreux, les noirs et les indiens sont massacrés par la police et y’a plus d’hopitauuuuux. »  (coeur love arc-en-ciel à vous)

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Regarde moi, je suis l’elfe des réalités que l’on fait semblant de découvrir

Les cariocas se sont rendus compte qu’il y allait avoir les JO un mois avant que la compétition commence. Avant ça, tout le monde suivait Secret Story – Edition Gouvernement et tentait de savoir quelles étaient les condamnations cachées des nouveaux ministres intérimaires (au choix: viol, détournement de fond ou trafic de drogue pour le dernier scandale en date). Et puis mystérieusement, un mois avant les J.O. Rio n’avait plus que ça en tête, et on ne trouvait plus un carioca qui n’était pas prêt à clouer le comité Olympique et la mairie à un poteau et les démonter comme si c’était un pauvre noir accusé de vol (tu la trouves osée cette comparaison hein, mais c’est aussi la vraie vie du Brésil.)

Faut dire que la mairie n’y a pas vraiment mis du sien non plus en détournant tout l’argent et confiant les contrats de construction à tonton José et l’ami Carlos qui ont fait des installations low-cost comme des sagouins.

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Et encore c’est pas cool pour les sagouins…

Je vous avoue que j’ai aussi eu ma petite barre de rire avec l’arrivée des athlètes à la cité Olympique, de l’esbroufe passive-agressive de l’équipe australienne et leurs statues de kangourous à l’équipe portugaise qui s’est mise elle-même à refaire la maçonnerie [ALERTE CLICHES]

Et puis il y a eu la cérémonie d’ouverture, et là on a basculé dans un monde parallèle.

Le monde merveilleux des Jeux-Olympiques

 Dans le monde merveilleux des J.O il n’y avait plus d’embouteillages, plus de vols (taux d’agression 0 le soir de l’ouverture, du jamais vu à Rio en même temps c’est normal, y’avait deux militaires postés tous les 20 m dans la zone du Maracanã et du centre) plus de problèmes. D’un seul coup, tous les athlètes qui prenaient la parole le faisaient pour dire qu’ils n’avaient « jamais vu de village olympique aussi luxueux », les journalistes vantaient les nouveaux transports reluisant et rapides (aussi du jamais vu à Rio) et la seule fois où on en a entendu le mot « zika » pendant tout l’événement a été à l’Engenhão, pour se moquer d’Hope Solo, la gardienne américaine un brin parano.

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Rio, une allégorie Olympique.

Oh, regarde ces belles promesses pendant la cérémonie d’ouverture, regarde le Brésil s’enorgueillir de sa faune et de sa flore et parler d’écologie… Alors que pendant ce temps rien n’est fait pour mettre en prison les responsables du pire désastre écologique du pays à Mariana l’an dernier,ou que la mairie de Rio n’a pas dépollué la baie pour les J.O, comme elle l’avait promis.

Oh, regarde le Brésil de toutes les couleurs et toutes les cultures… alors que les religions afro-brésiliennes ont été bannies du centre œcuménique du village olympique sous prétexte que « ce n’était pas représentatif des athlètes ». En parlant des afros-brésiliens, ils sont massacrés dans les favelas sous prétexte de pacification pour l’événement, ou bien expulsés de leurs propriétés pour ne pas faire trop tâche devant les caméras internationale, comme les indiens d’ailleurs, expulsés en 2013 de leur aldeia directement à côté du Stade Maracanã. Mais tout ça, ça n’existe pas, ce n’est pas dans le monde merveilleux des J.O fait de boulevards tout neufs, d’écrans géants et de stands Samsung, Nissan et Coca-Cola où une bouteille d’eau coûte 5 reais. Et de volontaires en kaki remuant des panneaux d’indications pour les touristes. J’ai eu envie de leur demander où ils étaient quand la mairie a changé toutes les lignes de bus vers la zona Norte y’a quelques mois et que l’on voyait des gens errer dans le centre sans la moindre idée d’où partait leur bus et accessoirement comment ils allaient rentrer chez eux. Là tu pouvais toujours te gratter pour un petit panneau, et c’était pas la peine d’essayer de te renseigner auprès d’un chauffeur de bus, personne ne savait rien – d’ailleurs à l’aide, ça fait 3 mois que cherche le nouveau point de départ du 249. Mais tu n’es pas un touriste alors ferme-la et marche 1 km pour prendre un autre bus (ceci n’est pas un euphémisme, ça c’est vraiment passé).

Dans le merveilleux monde des Jeux Olympiques tout le monde est gentil et poli et fraternel et rapidement on a eu sacré problème parce que comment vous dire… Gentil, poli et fraternel c’est pas vraiment des qualificatif qui s’appliquent à Rio. Gentil si, faut pas déconner. Mais les autres sûrement pas. Donc quand il s’est trouvé que, malgré les prix absurdement élevés des places pour les compétitions, y’avait quand même tout plein de cariocas dans les tribunes, ça a jazzé dans les gazettes du dimanche.

Les cariocas ils ont l’idée saugrenue d’aller voir des compétitions sportives et d’encourager leurs poulains et gueulant comme des veaux. J’ai envie de vous dire: mais on où franchement? DANS UN STADE??

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je sais, moi non plus je m’en remet pas.

Il est temps qu’on se penche sur l’un des traits les plus attachants des brésiliens: ils aiment se moquer. Le sport national au Brésil c’est pas le foot, le volley , la drague ou la samba: c’est la zuera. C’est à dire: l’art de se foutre de ta gueule, ou de tourner quoi ce soit en dérision. Donc dès qu’ils voient une brèche, les brésiliens ont en général le devoir patriotique de zuar jusqu’à la nausée. Ça explique la plupart des idées absurdes du public, comme ces « ZIIIIKA » à l’unisson chaque fois que Hope Solo tapait dans un ballon – car elle avait brandit de l’anti-moustique sur Twitter en se disant parée pour le Brésil (où certainement elle risquait mourir de l’effroyable Zika) ou bien comme ces supporters qui ont prit parti pour l’arbitre pendant un match de boxe parce que c’était le seul brésilien sur le ring (ouais, personne a dit que c’était intelligent). Mais c’est drôle, et ça a au moins eu le mérite de ramener le sport à ce qu’il est en vérité: du sport. J-O ou pas, quand tu vas dans un stade c’est pour te laisser porter par la ferveur et passer un bon moment.

Bien sûr rien n’est aussi simple, et il y a aussi une autre tradition qui a fait grand débat, surtout en France après le #Renaudgate. Les Brésilien huent dans les stades. On part du principe ici que le supporter a la mission de défendre son équipe. Ils sont là non seulement pour l’encourager, mais pour s’assurer qu’elle gagne. Et si ça veut dire déconcentrer l’adversaire à coup de sifflets et de hués, alors allons-y gaiement. La notion de faire-play est assez floue ici. Les brésiliens, ils viennent pour gagner. Il n’y a pas de « good game, good game » à la fin du match pas de « l’important c’est de participer ». Oui, c’est une tradition qui vient du foot mais hé, quel est le sport le plus populaire au Brésil?

J’ai trouvé l’élitisme de la plupart des commentateurs assez détestable. Un, tous ces athlètes qui se se sont plaint des « vaias », les hués, ont eu zéro problèmes à cracher sur le foot en insinuant que c’était un sport pour la plèbe et que dans leurs disciplines distinguées (athlétisme, escrime, équitation…) on ne faisait pas ce genre de bassesses. Deux, impérialisme culturel bonjour (mais bon qui est réellement surpris?c’est les J.O) quand on a commencé à dire que le public brésilien aurait dû être éduqué aux sensibilités des athlètes occidentaux. Et expliquer aux athlètes à l’avance qu’au Brésil le public est difficile, c’était pas possible (et plus simple)? Non c’était sûrement mieux de ressortir le BINGO DES CLICHES:

  • Les latinos ils sont comme ça, ils sont sanguins et passionnés
  • De toute façon hein l’Amérique du Sud c’est le bordel, les gens sont illettrés et mal-élevés
  • Au Brésil de toute façon ils connaissent que le foot et la samba
  • Ils n’ont pas encore l’habitude de la modernité ou de comment se tenir en société

Que ceux qui sont déjà allé dans un stade en Europe lèvent la main: on est pas franchement à la Garden Party de l’Elysée non plus, il faut arrêter l’hypocrisie dix secondes. Perso j’ai jamais vu les Brésiliens jeter des bananes sur le terrain ou tendre des bannières « pédophiles et consanguins »…

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Il y a trop de fun dans ce gif, je me sens pas bien.

Bref. Bien sûr que les J.O. se sont très bien passés. A chaque fois on a droit aux doutes quant à la capacité de l’hôte à recevoir la compétition (surtout si cet hôte vient d’un pays réputé « pas sérieux » comme la Russie ou le Brésil, je vous parie qu’on aura beaucoup moins de doutes sur la capacité du Japon à organiser des Jeux tranquilles).

Personnellement, je ne me faisais pas de soucis sur la capacité des cariocas à être des hôtes exceptionnels et à donner le plus grand des spectacle – on est à Rio les gars, la patrie du Carnaval! Beaucoup de journalistes ont écrit des articles qui faisaient chaud au cœur sur la générosité et la réception chaleureuse des habitants de la ville et j’ai de la peine pour Renaud Lavillenie qui a dit qu’il lui était « impossible d’avoir de bons souvenirs de Rio ». Sérieux mon chat, faut vraiment être un gros aigri pour pas tomber amoureux de cette ville et de ces gens…

Peut-être fallait-il seulement sortir du monde merveilleux du parc olympique et découvrir le monde certes chaotique mais époustouflant de Rio, la vraie Rio, celle des botequims de petite rue, des rodas de samba, des salgados tant décriés par les journalistes américains (gardez-vous votre Mc Do, INGRATS) et des churrascos sur le trottoir, un verre à la main et des cris et des rires plein les oreilles.

 

 

 

 

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Brafile: une éloge de la patience (ou pas)

Avant de se lancer dans un grand article sur la monstruosité que sont les Jeux Olympiques approchants, j’ai pensé détendre l’ambiance avec…

UN CLIP DE GUSTAVO LIMA!

Non je déconne.

(En fait tu sais que je déconne pas, il est là le clip. Laisse toi conquérir par ce solo de saxo tout droit venu de 1983. De rien, de rien. )

J’aimerais vous parler ici très sérieusement d’un phénomène culturel qui n’est pas exclusivement brésilien mais qui, à l’instar du bikini, du football ou de la fraude fiscale a été élevé au rang d’art par nos amis du pays de la samba.

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FILE

D’ATTENTE

La file d’attente, c’est un truc tellement fondamentalement brésilien et à la fois tellement paradoxal que ça mériterait une thèse d’anthropologie sociale. Comment, et surtout pourquoi, dans le pays du « jeitinho » où tout est possible, tout est flexible, où on trouve toujours un moyen de contourner, a pu s’installer cette inflexible institution de la FILE partout et tout le temps?

SCÈNE DE VIE CARIOCA

A 7h du matin, à l’arrêt de bus, un petit groupe de gens de tous âges attend son carrosse pour les deux heures de trajet au ralentit qui vont l’emmener au boulot. Jusque là, rien de différent de notre bonne vieille Navarre, si ce n’est qu’il y a radicalement moins de fumeurs ou de mégots par terre. Arrive le bus et là, phénomène paranormal. Là où en France monter dans le bus ressemblerait plutôt à ça:

 

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CHACUN SA MERDE, OKAY?

Les Brésiliens, sans un seul regard, sans un seul geste, ce sont organisés en file bien rangée, bien jolie le long du véhicule le temps que tu changes de chanson sur ton ipod. Et gare à toi si t’as le malheur de passer devant dans un moment d’inattention: tu te feras glorieusement lyncher par une file d’étrangers en furie. Et comme il est même pas 8h et que 2h d’embouteillages t’attendent, ça n’en vaut franchement pas la peine.

« Furar », « percer » une file au Brésil est un crime capital, et même les gens qui passaient par là et qui n’ont rien vu se feront un plaisir de te maudire sur dix générations si ils entendent qu’ils y a un grugeur dans le périmètre. Crois-moi, ça m’est arrivé une fois ou deux, et ça ne SERT A RIEN de prétendre que tu n’avais rien vu. Respecte la file, la file te respectera. 

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A la rigueur, en attendant le bus j’ai envie de dire que c’est plutôt juste et logique. Il y a par exemple des lignes qui partent du centre de Rio et qui vont jusqu’à Nitéroi, le trajet est très long et les gens qui le font régulièrement ont l’extrême politesse d’attendre sagement en ligne sur le trottoir pour respecter la loi du « premier arrivé, premier assis ». Cependant, la loi de la file prend des proportions totalement surréaliste. C’est devenu une sorte de réflexe pavlovien.

On attend? POF. EN FILE!

Si t’as le malheur d’attendre pépère devant la porte d’un bâtiment ou près d’un comptoir, y’aura forcément quelqu’un tôt ou tard pour te demander « excusez moi, vous êtes dans la file? » ou pour juste sagement se ranger derrière toi. Au cinéma, où ici on réserve sa place NUMÉROTÉE, les gens font quand même la queue en ligne devant la porte de la  salle. J’en envie de dire… Pourquoi? Il y a le numéro de ton siège marqué sur ton billet… je… c’est que t’aimes rentrer en premier dans la salle vide, c’est ça? C’est que t’étais là d’abord donc t’exerce ton droit de primauté inaliénable? Premier arrivé, premier assis, on a dit.

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J’ai vu des gens s’organiser en file au musée impérial de Petropolis pour voir la chambre de l’Empereur alors qu’il n’y avait pas de parcours défini et que concrètement ils pouvaient se mouvoir dans toutes les directions, ou bien voir la chambre de l’Impératrice avant (soyons fous)… En plus ça s’est mis à causer encore plus de désordre et d’embouteillage que si il n’y avait pas eu de file. Déjà on m’a forcée à mettre des patins de pépé Jean-René pour fouler le parquet du palais, si en plus faut que je poireaute en rang d’oignon comme un touriste japonais à la tour Eiffel j’ai envie de dire merci mais non merci. On était mieux à boire des caïpis sorties d’une glacière en polystyrène.

J’ai un problème physiologique avec les files d’attente, c’est à dire que ça va pas me déranger d’attendre pendant des plombes à un endroit, mais dès que tu me demandes de faire la queue, là par contre ça me donne automatiquement des envies de meurtres. A ce moment là, ça ressemble grosso modo aux 5 phases du deuil.

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DÉNI

« Non mais ça va avancer vite je pense. »

COLÈRE

« J’en peux plus de ce pays, sérieusement les gens ils peuvent pas être plus lents? Et évidemment c’est mémé qu’est de sortie punaise non mais ça fait 4 fois qu’elle refait son truc! Y’a plus de respect, franchement, ils ont que ça à faire de leur vie les gens ou quoi? On est là depuis au moins AU MOINS une heure et demi (en vrai ça fait un quart d’heure) »

DÉPRESSION

« Mais j’ai pas de bol franchement, c’est toujours comme ça, dès que je veux faire un truc ça prend des plombes! Sérieusement tu te rends pas compte de ce que c’est de vivre dans un pays étranger où ALLER POSTER UNE LETTRE est une épreuve. »

NÉGOCIATION

« Non mais c’est bien, ça m’apprend la patience au moins, j’en ai besoin. Et puis bon, si le prochain se dépêche c’est bon, ça avance vite en fait, non? On est là depuis quand? Dix minutes? (en vrai ça fait toujours un quart d’heure) »

ACCEPTATION

« La prochaine fois je viendrai à l’ouverture. »

 

Je me dis ça tous les jours. 

Et sinon, si tu veux écouter de la musique brésilienne plus sympa que Gustavo Lima, ou si toi aussi tu es coincé dans une file d’attente: clique sur l’ananas!

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Le funk carioca n’est pas celui que vous croyez

Si la samba fait partie intégrante de la vie et l’histoire culturelle de Rio, un autre style musical venu lui aussi des moros (favelas) a gagné la cité merveilleuse depuis les années 70, avant de s’étendre à tout le Brésil… Il s’agit du sulfureux et décrié funk carioca, un genre urbain né de la rencontre entre miami bass (éléctro américaine des 80s), funk et rythme afros-brésiliens traditionnels, dans l’état de Rio.

Ce genre  est largement méprisé au Brésil. On critique ses paroles pauvres, souvent misogynes ou faisant l’apologie du crime, ses liens avec les trafics de drogues, et les danses plutôt… « suggestives » (alerte euphémisme) des baile funks. Pour toutes ces raisons, ce style musical est boudé par les guides touristiques et est « effacé » de la variété musicale brésilienne, comme s’il n’avait pas mérité d’être élevé au rang de « culture ».

Faisons une mise au point tout de suite [attention, abus du mot « culture » dans les lignes à venir]: ce n’est pas parce que quelque chose n’appartient pas à l’élite que ce n’est pas de la culture (il est assez clair pour tout le monde, par exemple, que le rap est autant une culture musicale que le jazz ou le classique…). La samba, d’ailleurs, est une ironie totale sur ce point : elle est portée en étendard par la société brésilienne comme un témoignage de la rencontre des cultures, de la sophistication et la variété de la musique du pays. Tout le monde ici est d’accord pour dire que la samba c’est beau, la samba c’est glorieux, la samba c’est le Brésil. Pourtant, tout comme le funk, elle vient directement des favelas et des franges pauvres et noires de la population brésilienne et a un jour fait l’objet de mépris et oppression des mêmes élites qui la considèrent aujourd’hui comme un joyau. Just saying.

Ceci ne veut pas dire que je considère le funk comme un diamant brut. Je veux seulement montrer que, heureusement, on ne choisit pas ce qui est culture et ce qui ne l’est pas. Le funk, aussi cru, mal-élevé et problématique qu’il puisse être, demeure un élément de culture à part entière avec une histoire propre et une portée, croyez-le ou non, politique. J’ai donc préparé pour vous un petit zoom sur ce style musical que tout le monde adore détester.

C’est une histoire qui commence dans les favelas flumienses (de l’état de Rio) des années 70. A l’époque, le Brésil est une dictature militaire qui censure allégrement toute la production culturelle qu’elle juge indécente. (Ah, comme ça nous manque la dictature.) Mais cela n’a rien à voir avec notre choucroute. Dans les favelas de Rio, on organise des « baile funk », des soirées où la jeunesse se retrouve pour se trémousser au son des dernières nouveautés venues des USA. Ca groove dans les culottes, ça feel good, et comme au Brésil tout est plus sympa quand c’est mixé, les DJ commencent à mélanger ces styles américains avec les rythmes afro-brésiliens qui agitent déjà la favela depuis un siècle ou deux.  Au milieu des années 80, les DJ cariocas commencent à importer un son nouveau venu de Floride : le Miami Bass. Ce virage éléctro va donner naissance à un nouveau style à la croisée des chemins entre le funk US, l’éléctro et la musique noire. Hop, le funk carioca est né, mais c’est vraiment dans les années 2000 que le style va acquérir son indépendance musicale et son identité propre. Aujourd’hui de « funk » il ne garde que le nom, puisqu’il est plus proche de l’éléctro (il garde la rythmique typique du miami bass) et du rap que du groove US.

Le funk gagne en popularité rapidement pour deux raisons très simples : La première c’est que, très vite, les musiciens vont créer des morceaux (mêlos) en portugais et s’affranchir de la musique étrangère… Et ces nouveaux textes en portugais parlent des difficultés du quotidien dans la favela, de la violence, de la drogue, de la pauvreté (c’est notre raison n°2). Ce nouveau genre devient un exutoire pour la jeunesse désœuvrée et coincée en étau entre les cartels et le gouvernement. Le funk gagne ici sa dimension politique, à l’instar du rap aux USA. Je ne sais pas, par contre à quel moment le genre a intégré toute la partie « sexuelle » qui en constitue l’une des principales caractéristiques aujourd’hui. Peut-être dans une volonté de transgression, comme l’était la samba nue du Carnaval?

L’intérêt toujours plus vaste pour la musique n’échappe pas aux trafiquants qui se servent rapidement des baile pour attirer des clients. Les échauffourées entre gangs rivaux sont courantes et meurtrières. Cela, et l’ambiance sulfureuse des soirées conduira à la prohibition régulière des baile au cours des années 90.

Je n’arrive pas à faire une intégration youtube dans cet article et ça m’énerve, donc cliquez sur les photos pour accéder aux vidéos! Attention, celle qui suit présente des mises en scènes d’actes sexuels. 

Le cousin américain rap débarque dans les favelas au milieu des 90’s et sera rapidement incorporé au funk en formation. Proximité culturelle oblige, le syncrétisme se fait de lui-même. C’est ce genre urbain américain qui va vraiment sceller la forme moderne du funk carioca, et le faire sortir des favelas fluminense.

Les naughties (2000) vont voir le style gagner le Brésil et le reste du monde. De nombreux artistes extérieurs commencent à utiliser le funk, comme Tchan ! ou bien M.I.A (<3), qui s’inspire des rythmes funks dans son premier album, Arular (surtout sur Bucky Done Gun), et est même revenu au style brut sur son dernier album « Matangi » et sur l’album de remixs « Piracy Funds Terrorism » avec 3 titres funks remixés avec le DJ Diplo (Baile Funk One, Two et Three). Récemment, même notre ami belge Stromaë a avoué son intérêt pour le style brésilien, preuve que le funk gagne peu à peu ses lettres de noblesses dans le monde de la musique urbaine. Prenez des notes car je vais faire mon Nostradamus ici, et je vois que dans un futur proche le funk carioca remplacera le reggeaton caribéen sur les dancefloor occidentaux. Je vois même Miley Cyrus tenter de funker avec le même succès qu’elle twerke. Et c’est pas très beau.

Alors, pourquoi est-ce que le funk est si mal aimé ? Pour les mêmes raisons que le sont le rap, le r&b et le reggeaton sus-mentionné. Ce sont d’abord des cultures musicales populaires, donc méprisées d’office parce qu’issues des franges pauvres et « non-éduquées » de la population. Ensuite, et surtout, les textes ne sont pas vraiment du Voltaire ou du Malraux. Les thèmes principaux du funk sont 1) le cul 2) le sexe 3) l’argent 4) la drogue. Mix and match.

Voyez par vous-même.

C’est sûr, c’est pas franchement du goût de mémé Janine et tata Chantal. C’est pas franchement à mon goût non plus, des paroles à base de « vas-y coquine, remue don gros bum-bum » mais 20 ans de culture rap m’ont tanné le cuir à ce niveau, et m’ont donné une formidable capacité à ignorer les textes ignobles de certaines chansons. Et puis, le forro et l’axé, deux styles musicaux classés au patrimoine mondial de la culture immatérielle, sont plein de textes misogynes et réducteurs. DONC BON.  Et puis², il y aussi des chansons de funk avec de très bons textes. Oui oui, ça existe!

Il me semble aussi particulièrement hypocrite de décrier le funk pour son objetisation des femmes alors que les clips des rapeurs américains pleins de « wiggle your big booty » passent en boucle à télévision brésilienne sans que personne ne sourcille.

« Bonjour, j’aimerais un menu double-standard s’il vous plait. »

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le funk du point de vue social, autant sur sa vision de la femme, la glamourisation des traficants et « bandidos », la mise en scène du sexe, la transgression des tabous… C’est un sujet vraiment passionnant et beaucoup plus complexe que beaucoup de gens aimeraient le croire. Et puis sans déconner, le rythme est vraiment canon (même si le tum tcha tum tcha tcha vous donne des envies de meurtre au bout d’un moment).

Que vous aimiez ou non cela vous appartient, en tout cas, avec un marché de 10 MILLIONS DE REAIS PAR JOUR, le funk ne peut pas être ignoré. Il fait définitivement partie de la culture carioca et ses stars sont traités comme de véritables artistes pops … pour le meilleur et  pour le pire.

Valesca Popozuda (littéralement « grosses/belles fesses ») est l’une des muses du Funk Carioca et produit des clips dignes des USA.

Pour aller plus loin sur le sujet (pour les lusophones seulement, désolée!) :

O Mundo Funk Carioca (1988) de l’anthropologue brésilien Hermano Vianna est l’ouvrage de référence en la matière, le premier à avoir traité le funk comme objet culturel.

Funk Rio (1994), un documentaire de Sergio Goldenberg sur l’histoire du funk

Rio Baile Funk, un super blog sur la culture funk de Rio.