Je suis une femme sur trois

 

Quand je suis arrivée à Rio en 2012, il y avait encore des vans dans la zona sul, des sortes de mini-bus illégaux qui effectuaient des liaisons entre les favelas, le centre, et la zona sul. Ils étaient pratiques car plus rapide que les bus normaux, moins chers, et ils pouvaient nous emmener dans des endroits qui n’étaient pas desservis par le réseau officiel. Régulièrement, je voyais les chauffeurs de ces vans ralentir au niveau des jeunes femmes sur le trottoir pour leur crier des « cantadas », petit nom que les brésilien donnent aux « hé, t’es bonne! » à la volée. Un jour, alors que je rentrais chez moi, accompagnée de mon amoureux, deux étudiantes étrangères hèlent le van sur la promenade de Copacabana.

« Vous allez à Lapa? »

« Oui oui oui, montez » assure le chauffeur.

Ils n’allaient pas à Lapa à l’origine, mais promettent qu’ils feront une exception pour elles. Elles ne parlent pas portugais, donc elles ne comprennent pas quand ils décident entre eux de les déposer à un tout autre endroit. Finalement, elles sont descendues avec nous à Botafogo. Quelques mois plus tard les vans étaient subitement interdits dans la zona sul, après une autre histoire, sordide celle-ci. Celle d’un couple d’allemands qui avait été conduit au mauvais endroit. Il avait été battu, elle avait été violée, puis ils avaient été tués tous les deux.

Au Brésil, il y a 47 600 viols par an. Ca représente en gros, un viol toutes les 11 minutes. L’un d’entre eux, jeudi, a mis le feu aux réseaux sociaux brésiliens et amené cette terrible réalité sous le feu des projecteurs: celui d’une adolescente de 17 ans, droguée et violée par une trentaine d’hommes (le nombre exact n’a pas encore été déterminé). La petite bande a eu la joyeuse idée de se filmer, et de diffuser cela sur les réseaux sociaux. Cette vidéo a été le lien le plus partagé de ce weekend au Brésil.

L’horreur, les monstres, vous vous dites. Qu’est-ce que c’est que ces bêtes? Ces pays du tiers monde, franchement, c’est comme les pays arabes, ce sont des barbares! Sachez que ce sont les USA qui détiennent le triste record du plus grand nombre de viols par an. On peut donc arrêter tout de suite de déférer la cause du viol sur un quelconque degré de « civilisation ».

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Allons un peu plus loin. Le Brésil est le plus grand pays chrétien du monde, et c’est également un pays fondamentalement machiste (qui a fait un lien de cause à effet ici? C’est pas moi en tout cas…). Au Brésil par exemple, une femme n’a le droit d’avorter qu’en cas de viol, ou si la grossesse présente un risque de mort pour elle ou son enfant, ou si le bébé est anencéphale. Mais les parlementaires radicaux essayent sans cesse de durcir ces lois, interdire l’avortement dans tous les cas, et rendre toujours plus difficile l’accès aux contraceptifs et aux pillules du lendemain. A Rio, pas plus tard qu’il y a deux semaines, l’assemblée législative a voté une loi qui forçait les médecins à dénoncer une femme qui arriverait aux urgences suite à un avortement clandestin ou une FAUSSE COUCHE. La loi a été retirée suite à la pression populaire et l’opposition du PSOL.

Ainsi au Brésil (mais aussi ailleurs), lorsqu’une jeune fille est violée par 30 hommes, c’est forcément sa faute.

Depuis jeudi, on assiste à un festival de « gens du bien » qui tentent de relativiser ces événements terribles à coups de « en même temps à 17 ans, qu’est-ce qu’elle faisait à cet endroit, avec des trafiquants? » ou bien « bah elle a sûrement voulu se faire une petite orgie et puis elle assume pas hein! » ou « quand on est mère d’un petit de 3 ans à 17 ans, c’est que bon… on cherche quoi! ».

Laisse moi te dire Brésil traditionnel, conservateur et « du bien », qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. On ne peut pas interdire à une femme le droit de terminer une grossesse, puis la culpabiliser d’avoir un enfant. Ca s’appelle de la MAUVAISE FOI, et c’est quand même très moche pour des gens qui disent avoir la foi de Jésus dans le cœur. Comment te dire sinon qu’une femme, si jeune soit-elle, n’a pas à te demander la permission d’être là où elle souhaite.  Pn ne peut jamais l’accuser à elle d’avoir fait un mauvais choix, et donc d’avoir mérité ce qu’il lui est arrivé.

Par exemple toi, homme chrétien avec la foi de Jésus dans le coeur, si tu vas chez un ami boire un coup en regardant un match de Flamengo, et que ton ami te drogue puis te viole, et décide d’inviter d’autres amis pour participer à la fête, est-ce que tu vas te dire à l’hôpital: « Non mais c’est moi, j’aurais jamais dû aller là bas. Je portais un short et un maillot de Botafogo, j’aurais dû faire plus attention. »

Non.

Non. Tu vas vouloir mettre feu-ton-ami en prison, parce que ce sera sa faute à lui et rien qu’à lui. Donc, pourquoi est-ce quand c’est une femme, au fond elle l’a toujours un peu cherché? Expliquez-moi.

La culture du viol est si grande au Brésil que la police de Rio a déclaré l’autre jour qu’ils « ne sont pas sûrs qu’il y a eu viol », même si la victime le dit, et qu’il y a une vidéo pour le prouver. C’est un pays où, l’an dernier, 60% de la population affirmait qu’une femme avait cherché son viol si elle était sortie habillée trop sexy.

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Récemment on m’a passé une vidéo que je ne peux pas intégrer ici mais elle montre, dans la rue, une jeune femme le pied sur l’entrejambe d’un homme couché à terre. Elle lui crie « J’en ai marre! J’en ai marre! Qu’est-ce que tu crois? Que les femmes sont des putes, c’est ça? » Ce à quoi le jeune homme apeuré répond en gémissant: « S’il vous plait, je suis chrétien, j’ai une famille! » et la jeune femme d’hurler: « Ah je suis bonne hein? Je suis bonne? » en enlevant son t-shirt. Elle se penche ensuite pour lui frotter ses seins au visage et le gifler. Au bout d’un moment, des personnes les séparent et ce qui me choque le plus (en dehors de la violence de cette vidéo, dont je ne suis pas sûre que ce soit une vraie réaction, mais peut-être une mise en scène à la CamClash) est la réaction des passants. TOUT LE MONDE prend le parti du monsieur, en criant que « c’est une honte! quelle bassesse de faire ça à un homme qui a une famille! A un chrétien! Quelle « putaria »! »

Le fait qu’elle ait réagi comme ça parce qu’il l’a agressée ou harcelée, par contre, c’est pas grave. C’est normal. Mais c’est un compliment, t’as pas compris? Cette vidéo m’a mis les larmes aux yeux, 1) parce que je déteste la violence et ça ne me fait pas plaisir d’entendre un homme gémir de peur, même si cet homme est probablement un petit con sexiste, 2) parce que ce sentiment de « ça suffit » n’est que trop présent dans ma vie et celle des femmes que je connais. Des histoires de mains aux fesses, dans le soutien-gorge, de « hé coquine, tu suces? » alors que tu es assise dans le métro et que tu demandes rien à personne, j’en ai des milliers. Agressée dans le tram à Lyon par un vieux monsieur, un ami n’avait rien trouvé de mieux à me dire que « non mais pense à lui, il est vieux, c’est le maximum d’action qu’il va pouvoir avoir maintenant ». Oui ben oui, quand je suis en short l’été, c’est pour que papi puisse avoir droit à un peu d’action. Je suis comme ça moi, altruiste. Au service de la communauté.

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Des filles qui se suicident parce qu’elles ont été violées et qu’on leur a dit que c’était leur fautes, parce qu’elles ont envoyé des photos d’elles nues à leur copains qui les ont diffusées sur internet, mais c’est leur faute parce qu’elles n’auraient pas dû se mettre dans une situation compromettante, parce que tous les jours un proche les agresse et les menace, il y a en des milliers aussi. Ce n’est pas normal, ce n’est pas juste. Cela fait partie d’un système entier ou le corps de la femme appartient aux hommes, et ils ont le droit d’en disposer comme bon leur semble (comme le papi à la main baladeuse du tram lyonnais, par exemple).

Un homme a le droit de te faire un commentaire sur tes fesses, car la société lui enseigne que tes fesses existent pour qu’ils les désirent. Tu dois d’ailleurs tout faire pour que tes fesses soient désirables par les hommes: régime, sport, vêtements flatteurs… Cependant attention, il ne faut pas non plus être trop attirante parce que sinon, tu ne pourras pas empêcher les hommes de réclamer ton corps. Fallait pas être désirable. Mais en même temps si tu n’es pas désirable, tu ne sers à rien en tant que femme.

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Quand j’entends les gens conservateurs cracher sur le féminisme, j’ai envie de leur dire: sérieusement, c’est ça que vous voulez défendre? Une idée de la société où l’homme est ni plus ni moins qu’un animal en rut permanente, « déconcentré » par le moindre décolleté, incapable de contrôler ses pulsions sexuelles? Le viol, d’ailleurs, n’a rien à voir avec les pulsions sexuelles. Ce n’est pas l’acte d’un homme en chaleur qui hante les rues dans le but de se soulager. Si c’était le cas, un petit coup de masturbation ferait l’affaire, non?

Le viol, c’est un acte de domination. C’est te prendre ta capacité de décision en envahissant brutalement ta chair, ton intimité la plus profonde. On viole pour humilier, pas pour tirer un petit coup. Quel plaisir ont réellement 30 hommes à passer sur une jeune femme inconsciente? Celui de posséder. Celui de dominer, car n’est-ce pas là ce qu’un homme macho-alfa est supposé faire?

Les victimes de viol sont blessées physiquement et surtout détruites moralement. Elles sont soumises à quelqu’un qui va continuer à exercer une emprise sur leurs vies pendant des années, voir le reste de leur existence. Donc quand on qualifie les violeurs de « monstres », de « déchets de la société », de sociopathes ou de démons, j’ai envie de  dire: Non. Ils sont malheureusement bien intégrés dans leur système social. La majorité du temps d’ailleurs, ce n’est pas aussi violent ou choquant que ce cas de viol collectif. C’est un père, un oncle, un cousin. Un ami. Un mari. Ce sont des hommes qui n’ont pas l’impression de violer parce que la société leur répète qu’ils dominent les femmes, et que leur corps leur est offert. Le viol n’est pas l’acte ponctuel d’un dérangé. C’est le résultat d’un paradigme social profondément ancré. Sinon, avec 903 viols par jour dans le monde, il faudrait interner beaucoup d’hommes mentalement dérangés.

A 28 ans, j’ai déjà subi 4 agressions dans la rue. La semaine dernière je me suis fait traiter de « pute » sur le chemin du travail. A 7h du matin.  Je suis une femme sur 3. Car une femme sur 3, dans ce monde, subira des violences sexuelles. Mettons fin à la culture du viol.

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#estupronuncamais

 

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