Rio, une allégorie olympique

J’ai pas mal hésité à écrire un article sur les J.O. de Rio parce que cela a été une grande montagne russe émotionnelle, et surtout un événement aux retombées tellement vastes et complexes que j’avoue: J’AI EU LA FLEMME.

Mais aujourd’hui j’ai lu un article qui a fait déborder les orties du vase, et je me suis dit « ça va bien de pousser mémé dans la goutte d’eau maintenant ». Cet article en question il était dans El Pais Brasil, et c’était une jolie brochette de gringos faisant repentance de toutes les méchancetés qu’ils avaient dites sur Rio avant, parce que franchement bah les J.O ils se se sont trop bien passés et ils ont été super bien reçus au Brésil et ils sont désolés d’avoir eu des préjugés tout moches.

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C’est vrai, il y a eu un acharnement rhétorique sur Rio juste avant les jeux de la part des médias qui cherchaient la moindre excuse pour dire que c’était dramatique, et que fait donc l’ONU, va-t-on devoir annuler les Jeux Olympiques? – oh, the horror. On s’est posé la question de savoir si Rio était vraiment apte à recevoir un événement d’une telle envergure – peu importe si le Brésil a fait une coupe du monde de foot sans soucis y’a moins de deux ans. Soudain Rio était la pire ville du monde, peuplée exclusivement de gangsters dangereux et menacée par toutes sortes de maladies tropicales terrifiantes.

Ces quelques semaines pré-jeux m’ont régulièrement donné envie de m’habiller en clown et secouer mes petits bras devant les rédactions des journaux européens en leur chantant:

« C’est quand même pas nouveau qu’il y ait du crime, de la violence et des moustiques à Rio lalala Y’a même des gens qui meurent tous les jours dans le métro tralalala Les politiques sont véreux, les noirs et les indiens sont massacrés par la police et y’a plus d’hopitauuuuux. »  (coeur love arc-en-ciel à vous)

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Regarde moi, je suis l’elfe des réalités que l’on fait semblant de découvrir

Les cariocas se sont rendus compte qu’il y allait avoir les JO un mois avant que la compétition commence. Avant ça, tout le monde suivait Secret Story – Edition Gouvernement et tentait de savoir quelles étaient les condamnations cachées des nouveaux ministres intérimaires (au choix: viol, détournement de fond ou trafic de drogue pour le dernier scandale en date). Et puis mystérieusement, un mois avant les J.O. Rio n’avait plus que ça en tête, et on ne trouvait plus un carioca qui n’était pas prêt à clouer le comité Olympique et la mairie à un poteau et les démonter comme si c’était un pauvre noir accusé de vol (tu la trouves osée cette comparaison hein, mais c’est aussi la vraie vie du Brésil.)

Faut dire que la mairie n’y a pas vraiment mis du sien non plus en détournant tout l’argent et confiant les contrats de construction à tonton José et l’ami Carlos qui ont fait des installations low-cost comme des sagouins.

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Et encore c’est pas cool pour les sagouins…

Je vous avoue que j’ai aussi eu ma petite barre de rire avec l’arrivée des athlètes à la cité Olympique, de l’esbroufe passive-agressive de l’équipe australienne et leurs statues de kangourous à l’équipe portugaise qui s’est mise elle-même à refaire la maçonnerie [ALERTE CLICHES]

Et puis il y a eu la cérémonie d’ouverture, et là on a basculé dans un monde parallèle.

Le monde merveilleux des Jeux-Olympiques

 Dans le monde merveilleux des J.O il n’y avait plus d’embouteillages, plus de vols (taux d’agression 0 le soir de l’ouverture, du jamais vu à Rio en même temps c’est normal, y’avait deux militaires postés tous les 20 m dans la zone du Maracanã et du centre) plus de problèmes. D’un seul coup, tous les athlètes qui prenaient la parole le faisaient pour dire qu’ils n’avaient « jamais vu de village olympique aussi luxueux », les journalistes vantaient les nouveaux transports reluisant et rapides (aussi du jamais vu à Rio) et la seule fois où on en a entendu le mot « zika » pendant tout l’événement a été à l’Engenhão, pour se moquer d’Hope Solo, la gardienne américaine un brin parano.

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Rio, une allégorie Olympique.

Oh, regarde ces belles promesses pendant la cérémonie d’ouverture, regarde le Brésil s’enorgueillir de sa faune et de sa flore et parler d’écologie… Alors que pendant ce temps rien n’est fait pour mettre en prison les responsables du pire désastre écologique du pays à Mariana l’an dernier,ou que la mairie de Rio n’a pas dépollué la baie pour les J.O, comme elle l’avait promis.

Oh, regarde le Brésil de toutes les couleurs et toutes les cultures… alors que les religions afro-brésiliennes ont été bannies du centre œcuménique du village olympique sous prétexte que « ce n’était pas représentatif des athlètes ». En parlant des afros-brésiliens, ils sont massacrés dans les favelas sous prétexte de pacification pour l’événement, ou bien expulsés de leurs propriétés pour ne pas faire trop tâche devant les caméras internationale, comme les indiens d’ailleurs, expulsés en 2013 de leur aldeia directement à côté du Stade Maracanã. Mais tout ça, ça n’existe pas, ce n’est pas dans le monde merveilleux des J.O fait de boulevards tout neufs, d’écrans géants et de stands Samsung, Nissan et Coca-Cola où une bouteille d’eau coûte 5 reais. Et de volontaires en kaki remuant des panneaux d’indications pour les touristes. J’ai eu envie de leur demander où ils étaient quand la mairie a changé toutes les lignes de bus vers la zona Norte y’a quelques mois et que l’on voyait des gens errer dans le centre sans la moindre idée d’où partait leur bus et accessoirement comment ils allaient rentrer chez eux. Là tu pouvais toujours te gratter pour un petit panneau, et c’était pas la peine d’essayer de te renseigner auprès d’un chauffeur de bus, personne ne savait rien – d’ailleurs à l’aide, ça fait 3 mois que cherche le nouveau point de départ du 249. Mais tu n’es pas un touriste alors ferme-la et marche 1 km pour prendre un autre bus (ceci n’est pas un euphémisme, ça c’est vraiment passé).

Dans le merveilleux monde des Jeux Olympiques tout le monde est gentil et poli et fraternel et rapidement on a eu sacré problème parce que comment vous dire… Gentil, poli et fraternel c’est pas vraiment des qualificatif qui s’appliquent à Rio. Gentil si, faut pas déconner. Mais les autres sûrement pas. Donc quand il s’est trouvé que, malgré les prix absurdement élevés des places pour les compétitions, y’avait quand même tout plein de cariocas dans les tribunes, ça a jazzé dans les gazettes du dimanche.

Les cariocas ils ont l’idée saugrenue d’aller voir des compétitions sportives et d’encourager leurs poulains et gueulant comme des veaux. J’ai envie de vous dire: mais on où franchement? DANS UN STADE??

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je sais, moi non plus je m’en remet pas.

Il est temps qu’on se penche sur l’un des traits les plus attachants des brésiliens: ils aiment se moquer. Le sport national au Brésil c’est pas le foot, le volley , la drague ou la samba: c’est la zuera. C’est à dire: l’art de se foutre de ta gueule, ou de tourner quoi ce soit en dérision. Donc dès qu’ils voient une brèche, les brésiliens ont en général le devoir patriotique de zuar jusqu’à la nausée. Ça explique la plupart des idées absurdes du public, comme ces « ZIIIIKA » à l’unisson chaque fois que Hope Solo tapait dans un ballon – car elle avait brandit de l’anti-moustique sur Twitter en se disant parée pour le Brésil (où certainement elle risquait mourir de l’effroyable Zika) ou bien comme ces supporters qui ont prit parti pour l’arbitre pendant un match de boxe parce que c’était le seul brésilien sur le ring (ouais, personne a dit que c’était intelligent). Mais c’est drôle, et ça a au moins eu le mérite de ramener le sport à ce qu’il est en vérité: du sport. J-O ou pas, quand tu vas dans un stade c’est pour te laisser porter par la ferveur et passer un bon moment.

Bien sûr rien n’est aussi simple, et il y a aussi une autre tradition qui a fait grand débat, surtout en France après le #Renaudgate. Les Brésilien huent dans les stades. On part du principe ici que le supporter a la mission de défendre son équipe. Ils sont là non seulement pour l’encourager, mais pour s’assurer qu’elle gagne. Et si ça veut dire déconcentrer l’adversaire à coup de sifflets et de hués, alors allons-y gaiement. La notion de faire-play est assez floue ici. Les brésiliens, ils viennent pour gagner. Il n’y a pas de « good game, good game » à la fin du match pas de « l’important c’est de participer ». Oui, c’est une tradition qui vient du foot mais hé, quel est le sport le plus populaire au Brésil?

J’ai trouvé l’élitisme de la plupart des commentateurs assez détestable. Un, tous ces athlètes qui se se sont plaint des « vaias », les hués, ont eu zéro problèmes à cracher sur le foot en insinuant que c’était un sport pour la plèbe et que dans leurs disciplines distinguées (athlétisme, escrime, équitation…) on ne faisait pas ce genre de bassesses. Deux, impérialisme culturel bonjour (mais bon qui est réellement surpris?c’est les J.O) quand on a commencé à dire que le public brésilien aurait dû être éduqué aux sensibilités des athlètes occidentaux. Et expliquer aux athlètes à l’avance qu’au Brésil le public est difficile, c’était pas possible (et plus simple)? Non c’était sûrement mieux de ressortir le BINGO DES CLICHES:

  • Les latinos ils sont comme ça, ils sont sanguins et passionnés
  • De toute façon hein l’Amérique du Sud c’est le bordel, les gens sont illettrés et mal-élevés
  • Au Brésil de toute façon ils connaissent que le foot et la samba
  • Ils n’ont pas encore l’habitude de la modernité ou de comment se tenir en société

Que ceux qui sont déjà allé dans un stade en Europe lèvent la main: on est pas franchement à la Garden Party de l’Elysée non plus, il faut arrêter l’hypocrisie dix secondes. Perso j’ai jamais vu les Brésiliens jeter des bananes sur le terrain ou tendre des bannières « pédophiles et consanguins »…

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Il y a trop de fun dans ce gif, je me sens pas bien.

Bref. Bien sûr que les J.O. se sont très bien passés. A chaque fois on a droit aux doutes quant à la capacité de l’hôte à recevoir la compétition (surtout si cet hôte vient d’un pays réputé « pas sérieux » comme la Russie ou le Brésil, je vous parie qu’on aura beaucoup moins de doutes sur la capacité du Japon à organiser des Jeux tranquilles).

Personnellement, je ne me faisais pas de soucis sur la capacité des cariocas à être des hôtes exceptionnels et à donner le plus grand des spectacle – on est à Rio les gars, la patrie du Carnaval! Beaucoup de journalistes ont écrit des articles qui faisaient chaud au cœur sur la générosité et la réception chaleureuse des habitants de la ville et j’ai de la peine pour Renaud Lavillenie qui a dit qu’il lui était « impossible d’avoir de bons souvenirs de Rio ». Sérieux mon chat, faut vraiment être un gros aigri pour pas tomber amoureux de cette ville et de ces gens…

Peut-être fallait-il seulement sortir du monde merveilleux du parc olympique et découvrir le monde certes chaotique mais époustouflant de Rio, la vraie Rio, celle des botequims de petite rue, des rodas de samba, des salgados tant décriés par les journalistes américains (gardez-vous votre Mc Do, INGRATS) et des churrascos sur le trottoir, un verre à la main et des cris et des rires plein les oreilles.

 

 

 

 

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