3 genres musicaux brésiliens méconnus: parce qu’il n’y a pas que la samba dans la vie

Bien bien. L’actualité brésilienne étant plus déprimante qu’un reportage sur Monsanto, j’ai décidé de nous changer un peu les idées avec de la musique. Car le SAVIEZ-TU, au Brésil il n’y a pas que la samba, la bossa nova et Michel Telo.

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Il y a aussi la Lambada, oui, merci, c’est important de la rappeler.

Zoom sur 3 styles musicaux méconnus pour mettre un peu de Brésil et chaleur dans ta playlist estivale et dans ton coeur.

 

  • Le forro

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Quand j’étudiais à Lyon, j’allais avec mes amis brésiliens dans un minuscule bar latino de la Croix Rousse qui faisait une soirée brésilienne une fois par mois. C’est là que j’ai découvert l’espiègle et chatoyant forro nordestin. Ce style musical est un monument de la culture du Nord-Est du Brésil, plus populaire là-bas que la samba. Impossible d’y échapper en cette période des fêtes Junines, exaltations de la culture traditionnelle, campagnarde et très souvent nordestine.

J’adore le forro justement pour son côté « caipira » (campagnard). Moi qui ai grandi dans un petit village du fond du sud-ouest, il me rappelle les bal-musette encore assez populaires quand j’étais enfant. Popularisé dans les années 1950 le forro serait bien plus ancien, et aurait émergé déjà à la fin du 19ème siècle comme une fusion de divers styles traditionnels (dont notre quadrille européen, résultat de l’émigration hollandaise assez intense au cours du 18ème siècle dans le Nordeste). J’ai même lu que certains pas de cette danse traditionnelle trouveraient leur origine dans des traditions indigènes…

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Véritable danse de bal populaire, le forro se danse en couple, avec un pas de base assez simple qui le rend accessible même aux moins doués de leur pieds (comme moi par exemple). Après, c’est comme le tango : on peut soit danser en dilettante entre un jus de canne à sucre et un pavé de pamonha à la fête de l’église comme moi ou mamie Carmen, ou bien faire… ça.

Pour faire du forro d’ailleurs, il suffit à la base de trois musiciens : un accordéon, un tambour zambua et un triangle. Les mélodies sont généralement enlevées et légères, avec des textes la plupart du temps drôles ou romantiques.

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Un artiste ? Luiz Gonzaga, incontestablement le roi du forro. Monstre sacré du Nordeste, c’est lui qui a popularisé le forro Nordeste dans les années 50 alors qu’il tentait de survivre à Rio avec son petit accordéon. Il a fait de sa culture d’origine sa marque de fabrique, et a intensément contribué à la reconnaissance de la culture du Nordeste dans tout le pays.

Une chanson ? O xote das MeninasO xote das Meninas

D’autres groupes : Os 3 do Nordeste ou Trio Nordestino ont popularisé un forro un peu plus moderne. Le groupe Raimundos a lui lancé dans les années 90 le forrocore, fusion entre forro et hard rock.

 

  • Le frevo

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On va rester dans le nordeste et troquer les bals populaires pour les fanfares avec… le frevo. Ce style typiquement pernambucano a surgit à la fin du XIXe pendant le carnaval de la région. Il s’inspire du maxixe (dites « machichi ») le tango brésilien, ainsi que bien entendu des marches d’orchestres typiques du carnaval. Ce qui fait la véritable différence du frévo, c’est sa danse extrêmement caractéristique et classée au patrimoine mondiale de l’UNESCO. Très energique, elle inclut des mouvements de capoera, s’effectue toujours avec de petits ombrelles colorés et des costumes chatoyants, comme vous pouvez le voir ici.

Le frévo est toujours très populaire pendant le carnaval, avec des marches connues et reconnues de tous.

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Une chanson : Mulata – Irmãos Valença, reprise en 1932 par Lamartine Babo (Teu Cabelo não nega mulata) qui l’a popularisée au carnaval de Rio.

Perso j’adore les marches de carnaval, surtout dans leurs vieilles versions aux orchestres grésillant qui me donnent un petit frisson nostalgique.

Oui Nostalgique des années 30 oui.

 

  • l’axé

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On descend un petit peu, à Bahia cette fois, pour s’intéresser à l’axé, un genre musical qui est apparu en même temps que le disco mais qui n’a rien à voir. Celui-ci s’inspire de divers genre afro-américains : le meringue et le reggae pour la racine latino-caribéenne, et le maracatu et le forro comme souche afro-brésilienne.

Axé est un mot qui appartient au rituel de candomblé et d’umbanda. Il signifie « énergie », ou plus précisément une sorte « d’énergie positive ». On voit donc très bien la volonté des artistes de forger un style moderne mais résolument ancré dans la tradition et culture afro très présente à Bahia.

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Ce serait l’album de Daniela Mercury qui aurait fait découvrir l’axé au grand public avec le titre « O canto dessa cidade » ou l’on perçoit très bien la fusion entre pop des années 80 et rythmes traditionnels. L’axé est aujourd’hui un genre extrêmement populaire au Brésil tout comme le pagode ou le sertanejo. Il représente une large variété d’artistes qui le mélangent aussi bien avec la pop (Claudia Leitte, Ivete Sangalo) qu’avec le maractu (Olodum)… C’est plus ou moins ce que vous entendrez à toutes les fêtes et les mariages brésiliens !

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Un groupe ? OLODUM, qui a accompagné Michael Jackson sur« They don’t care about us »

Une chanson? Rosa – Olodum

 

 

 

 

 

 

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Le funk carioca n’est pas celui que vous croyez

Si la samba fait partie intégrante de la vie et l’histoire culturelle de Rio, un autre style musical venu lui aussi des moros (favelas) a gagné la cité merveilleuse depuis les années 70, avant de s’étendre à tout le Brésil… Il s’agit du sulfureux et décrié funk carioca, un genre urbain né de la rencontre entre miami bass (éléctro américaine des 80s), funk et rythme afros-brésiliens traditionnels, dans l’état de Rio.

Ce genre  est largement méprisé au Brésil. On critique ses paroles pauvres, souvent misogynes ou faisant l’apologie du crime, ses liens avec les trafics de drogues, et les danses plutôt… « suggestives » (alerte euphémisme) des baile funks. Pour toutes ces raisons, ce style musical est boudé par les guides touristiques et est « effacé » de la variété musicale brésilienne, comme s’il n’avait pas mérité d’être élevé au rang de « culture ».

Faisons une mise au point tout de suite [attention, abus du mot « culture » dans les lignes à venir]: ce n’est pas parce que quelque chose n’appartient pas à l’élite que ce n’est pas de la culture (il est assez clair pour tout le monde, par exemple, que le rap est autant une culture musicale que le jazz ou le classique…). La samba, d’ailleurs, est une ironie totale sur ce point : elle est portée en étendard par la société brésilienne comme un témoignage de la rencontre des cultures, de la sophistication et la variété de la musique du pays. Tout le monde ici est d’accord pour dire que la samba c’est beau, la samba c’est glorieux, la samba c’est le Brésil. Pourtant, tout comme le funk, elle vient directement des favelas et des franges pauvres et noires de la population brésilienne et a un jour fait l’objet de mépris et oppression des mêmes élites qui la considèrent aujourd’hui comme un joyau. Just saying.

Ceci ne veut pas dire que je considère le funk comme un diamant brut. Je veux seulement montrer que, heureusement, on ne choisit pas ce qui est culture et ce qui ne l’est pas. Le funk, aussi cru, mal-élevé et problématique qu’il puisse être, demeure un élément de culture à part entière avec une histoire propre et une portée, croyez-le ou non, politique. J’ai donc préparé pour vous un petit zoom sur ce style musical que tout le monde adore détester.

C’est une histoire qui commence dans les favelas flumienses (de l’état de Rio) des années 70. A l’époque, le Brésil est une dictature militaire qui censure allégrement toute la production culturelle qu’elle juge indécente. (Ah, comme ça nous manque la dictature.) Mais cela n’a rien à voir avec notre choucroute. Dans les favelas de Rio, on organise des « baile funk », des soirées où la jeunesse se retrouve pour se trémousser au son des dernières nouveautés venues des USA. Ca groove dans les culottes, ça feel good, et comme au Brésil tout est plus sympa quand c’est mixé, les DJ commencent à mélanger ces styles américains avec les rythmes afro-brésiliens qui agitent déjà la favela depuis un siècle ou deux.  Au milieu des années 80, les DJ cariocas commencent à importer un son nouveau venu de Floride : le Miami Bass. Ce virage éléctro va donner naissance à un nouveau style à la croisée des chemins entre le funk US, l’éléctro et la musique noire. Hop, le funk carioca est né, mais c’est vraiment dans les années 2000 que le style va acquérir son indépendance musicale et son identité propre. Aujourd’hui de « funk » il ne garde que le nom, puisqu’il est plus proche de l’éléctro (il garde la rythmique typique du miami bass) et du rap que du groove US.

Le funk gagne en popularité rapidement pour deux raisons très simples : La première c’est que, très vite, les musiciens vont créer des morceaux (mêlos) en portugais et s’affranchir de la musique étrangère… Et ces nouveaux textes en portugais parlent des difficultés du quotidien dans la favela, de la violence, de la drogue, de la pauvreté (c’est notre raison n°2). Ce nouveau genre devient un exutoire pour la jeunesse désœuvrée et coincée en étau entre les cartels et le gouvernement. Le funk gagne ici sa dimension politique, à l’instar du rap aux USA. Je ne sais pas, par contre à quel moment le genre a intégré toute la partie « sexuelle » qui en constitue l’une des principales caractéristiques aujourd’hui. Peut-être dans une volonté de transgression, comme l’était la samba nue du Carnaval?

L’intérêt toujours plus vaste pour la musique n’échappe pas aux trafiquants qui se servent rapidement des baile pour attirer des clients. Les échauffourées entre gangs rivaux sont courantes et meurtrières. Cela, et l’ambiance sulfureuse des soirées conduira à la prohibition régulière des baile au cours des années 90.

Je n’arrive pas à faire une intégration youtube dans cet article et ça m’énerve, donc cliquez sur les photos pour accéder aux vidéos! Attention, celle qui suit présente des mises en scènes d’actes sexuels. 

Le cousin américain rap débarque dans les favelas au milieu des 90’s et sera rapidement incorporé au funk en formation. Proximité culturelle oblige, le syncrétisme se fait de lui-même. C’est ce genre urbain américain qui va vraiment sceller la forme moderne du funk carioca, et le faire sortir des favelas fluminense.

Les naughties (2000) vont voir le style gagner le Brésil et le reste du monde. De nombreux artistes extérieurs commencent à utiliser le funk, comme Tchan ! ou bien M.I.A (<3), qui s’inspire des rythmes funks dans son premier album, Arular (surtout sur Bucky Done Gun), et est même revenu au style brut sur son dernier album « Matangi » et sur l’album de remixs « Piracy Funds Terrorism » avec 3 titres funks remixés avec le DJ Diplo (Baile Funk One, Two et Three). Récemment, même notre ami belge Stromaë a avoué son intérêt pour le style brésilien, preuve que le funk gagne peu à peu ses lettres de noblesses dans le monde de la musique urbaine. Prenez des notes car je vais faire mon Nostradamus ici, et je vois que dans un futur proche le funk carioca remplacera le reggeaton caribéen sur les dancefloor occidentaux. Je vois même Miley Cyrus tenter de funker avec le même succès qu’elle twerke. Et c’est pas très beau.

Alors, pourquoi est-ce que le funk est si mal aimé ? Pour les mêmes raisons que le sont le rap, le r&b et le reggeaton sus-mentionné. Ce sont d’abord des cultures musicales populaires, donc méprisées d’office parce qu’issues des franges pauvres et « non-éduquées » de la population. Ensuite, et surtout, les textes ne sont pas vraiment du Voltaire ou du Malraux. Les thèmes principaux du funk sont 1) le cul 2) le sexe 3) l’argent 4) la drogue. Mix and match.

Voyez par vous-même.

C’est sûr, c’est pas franchement du goût de mémé Janine et tata Chantal. C’est pas franchement à mon goût non plus, des paroles à base de « vas-y coquine, remue don gros bum-bum » mais 20 ans de culture rap m’ont tanné le cuir à ce niveau, et m’ont donné une formidable capacité à ignorer les textes ignobles de certaines chansons. Et puis, le forro et l’axé, deux styles musicaux classés au patrimoine mondial de la culture immatérielle, sont plein de textes misogynes et réducteurs. DONC BON.  Et puis², il y aussi des chansons de funk avec de très bons textes. Oui oui, ça existe!

Il me semble aussi particulièrement hypocrite de décrier le funk pour son objetisation des femmes alors que les clips des rapeurs américains pleins de « wiggle your big booty » passent en boucle à télévision brésilienne sans que personne ne sourcille.

« Bonjour, j’aimerais un menu double-standard s’il vous plait. »

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le funk du point de vue social, autant sur sa vision de la femme, la glamourisation des traficants et « bandidos », la mise en scène du sexe, la transgression des tabous… C’est un sujet vraiment passionnant et beaucoup plus complexe que beaucoup de gens aimeraient le croire. Et puis sans déconner, le rythme est vraiment canon (même si le tum tcha tum tcha tcha vous donne des envies de meurtre au bout d’un moment).

Que vous aimiez ou non cela vous appartient, en tout cas, avec un marché de 10 MILLIONS DE REAIS PAR JOUR, le funk ne peut pas être ignoré. Il fait définitivement partie de la culture carioca et ses stars sont traités comme de véritables artistes pops … pour le meilleur et  pour le pire.

Valesca Popozuda (littéralement « grosses/belles fesses ») est l’une des muses du Funk Carioca et produit des clips dignes des USA.

Pour aller plus loin sur le sujet (pour les lusophones seulement, désolée!) :

O Mundo Funk Carioca (1988) de l’anthropologue brésilien Hermano Vianna est l’ouvrage de référence en la matière, le premier à avoir traité le funk comme objet culturel.

Funk Rio (1994), un documentaire de Sergio Goldenberg sur l’histoire du funk

Rio Baile Funk, un super blog sur la culture funk de Rio.