Rio, une allégorie olympique

J’ai pas mal hésité à écrire un article sur les J.O. de Rio parce que cela a été une grande montagne russe émotionnelle, et surtout un événement aux retombées tellement vastes et complexes que j’avoue: J’AI EU LA FLEMME.

Mais aujourd’hui j’ai lu un article qui a fait déborder les orties du vase, et je me suis dit « ça va bien de pousser mémé dans la goutte d’eau maintenant ». Cet article en question il était dans El Pais Brasil, et c’était une jolie brochette de gringos faisant repentance de toutes les méchancetés qu’ils avaient dites sur Rio avant, parce que franchement bah les J.O ils se se sont trop bien passés et ils ont été super bien reçus au Brésil et ils sont désolés d’avoir eu des préjugés tout moches.

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C’est vrai, il y a eu un acharnement rhétorique sur Rio juste avant les jeux de la part des médias qui cherchaient la moindre excuse pour dire que c’était dramatique, et que fait donc l’ONU, va-t-on devoir annuler les Jeux Olympiques? – oh, the horror. On s’est posé la question de savoir si Rio était vraiment apte à recevoir un événement d’une telle envergure – peu importe si le Brésil a fait une coupe du monde de foot sans soucis y’a moins de deux ans. Soudain Rio était la pire ville du monde, peuplée exclusivement de gangsters dangereux et menacée par toutes sortes de maladies tropicales terrifiantes.

Ces quelques semaines pré-jeux m’ont régulièrement donné envie de m’habiller en clown et secouer mes petits bras devant les rédactions des journaux européens en leur chantant:

« C’est quand même pas nouveau qu’il y ait du crime, de la violence et des moustiques à Rio lalala Y’a même des gens qui meurent tous les jours dans le métro tralalala Les politiques sont véreux, les noirs et les indiens sont massacrés par la police et y’a plus d’hopitauuuuux. »  (coeur love arc-en-ciel à vous)

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Regarde moi, je suis l’elfe des réalités que l’on fait semblant de découvrir

Les cariocas se sont rendus compte qu’il y allait avoir les JO un mois avant que la compétition commence. Avant ça, tout le monde suivait Secret Story – Edition Gouvernement et tentait de savoir quelles étaient les condamnations cachées des nouveaux ministres intérimaires (au choix: viol, détournement de fond ou trafic de drogue pour le dernier scandale en date). Et puis mystérieusement, un mois avant les J.O. Rio n’avait plus que ça en tête, et on ne trouvait plus un carioca qui n’était pas prêt à clouer le comité Olympique et la mairie à un poteau et les démonter comme si c’était un pauvre noir accusé de vol (tu la trouves osée cette comparaison hein, mais c’est aussi la vraie vie du Brésil.)

Faut dire que la mairie n’y a pas vraiment mis du sien non plus en détournant tout l’argent et confiant les contrats de construction à tonton José et l’ami Carlos qui ont fait des installations low-cost comme des sagouins.

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Et encore c’est pas cool pour les sagouins…

Je vous avoue que j’ai aussi eu ma petite barre de rire avec l’arrivée des athlètes à la cité Olympique, de l’esbroufe passive-agressive de l’équipe australienne et leurs statues de kangourous à l’équipe portugaise qui s’est mise elle-même à refaire la maçonnerie [ALERTE CLICHES]

Et puis il y a eu la cérémonie d’ouverture, et là on a basculé dans un monde parallèle.

Le monde merveilleux des Jeux-Olympiques

 Dans le monde merveilleux des J.O il n’y avait plus d’embouteillages, plus de vols (taux d’agression 0 le soir de l’ouverture, du jamais vu à Rio en même temps c’est normal, y’avait deux militaires postés tous les 20 m dans la zone du Maracanã et du centre) plus de problèmes. D’un seul coup, tous les athlètes qui prenaient la parole le faisaient pour dire qu’ils n’avaient « jamais vu de village olympique aussi luxueux », les journalistes vantaient les nouveaux transports reluisant et rapides (aussi du jamais vu à Rio) et la seule fois où on en a entendu le mot « zika » pendant tout l’événement a été à l’Engenhão, pour se moquer d’Hope Solo, la gardienne américaine un brin parano.

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Rio, une allégorie Olympique.

Oh, regarde ces belles promesses pendant la cérémonie d’ouverture, regarde le Brésil s’enorgueillir de sa faune et de sa flore et parler d’écologie… Alors que pendant ce temps rien n’est fait pour mettre en prison les responsables du pire désastre écologique du pays à Mariana l’an dernier,ou que la mairie de Rio n’a pas dépollué la baie pour les J.O, comme elle l’avait promis.

Oh, regarde le Brésil de toutes les couleurs et toutes les cultures… alors que les religions afro-brésiliennes ont été bannies du centre œcuménique du village olympique sous prétexte que « ce n’était pas représentatif des athlètes ». En parlant des afros-brésiliens, ils sont massacrés dans les favelas sous prétexte de pacification pour l’événement, ou bien expulsés de leurs propriétés pour ne pas faire trop tâche devant les caméras internationale, comme les indiens d’ailleurs, expulsés en 2013 de leur aldeia directement à côté du Stade Maracanã. Mais tout ça, ça n’existe pas, ce n’est pas dans le monde merveilleux des J.O fait de boulevards tout neufs, d’écrans géants et de stands Samsung, Nissan et Coca-Cola où une bouteille d’eau coûte 5 reais. Et de volontaires en kaki remuant des panneaux d’indications pour les touristes. J’ai eu envie de leur demander où ils étaient quand la mairie a changé toutes les lignes de bus vers la zona Norte y’a quelques mois et que l’on voyait des gens errer dans le centre sans la moindre idée d’où partait leur bus et accessoirement comment ils allaient rentrer chez eux. Là tu pouvais toujours te gratter pour un petit panneau, et c’était pas la peine d’essayer de te renseigner auprès d’un chauffeur de bus, personne ne savait rien – d’ailleurs à l’aide, ça fait 3 mois que cherche le nouveau point de départ du 249. Mais tu n’es pas un touriste alors ferme-la et marche 1 km pour prendre un autre bus (ceci n’est pas un euphémisme, ça c’est vraiment passé).

Dans le merveilleux monde des Jeux Olympiques tout le monde est gentil et poli et fraternel et rapidement on a eu sacré problème parce que comment vous dire… Gentil, poli et fraternel c’est pas vraiment des qualificatif qui s’appliquent à Rio. Gentil si, faut pas déconner. Mais les autres sûrement pas. Donc quand il s’est trouvé que, malgré les prix absurdement élevés des places pour les compétitions, y’avait quand même tout plein de cariocas dans les tribunes, ça a jazzé dans les gazettes du dimanche.

Les cariocas ils ont l’idée saugrenue d’aller voir des compétitions sportives et d’encourager leurs poulains et gueulant comme des veaux. J’ai envie de vous dire: mais on où franchement? DANS UN STADE??

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je sais, moi non plus je m’en remet pas.

Il est temps qu’on se penche sur l’un des traits les plus attachants des brésiliens: ils aiment se moquer. Le sport national au Brésil c’est pas le foot, le volley , la drague ou la samba: c’est la zuera. C’est à dire: l’art de se foutre de ta gueule, ou de tourner quoi ce soit en dérision. Donc dès qu’ils voient une brèche, les brésiliens ont en général le devoir patriotique de zuar jusqu’à la nausée. Ça explique la plupart des idées absurdes du public, comme ces « ZIIIIKA » à l’unisson chaque fois que Hope Solo tapait dans un ballon – car elle avait brandit de l’anti-moustique sur Twitter en se disant parée pour le Brésil (où certainement elle risquait mourir de l’effroyable Zika) ou bien comme ces supporters qui ont prit parti pour l’arbitre pendant un match de boxe parce que c’était le seul brésilien sur le ring (ouais, personne a dit que c’était intelligent). Mais c’est drôle, et ça a au moins eu le mérite de ramener le sport à ce qu’il est en vérité: du sport. J-O ou pas, quand tu vas dans un stade c’est pour te laisser porter par la ferveur et passer un bon moment.

Bien sûr rien n’est aussi simple, et il y a aussi une autre tradition qui a fait grand débat, surtout en France après le #Renaudgate. Les Brésilien huent dans les stades. On part du principe ici que le supporter a la mission de défendre son équipe. Ils sont là non seulement pour l’encourager, mais pour s’assurer qu’elle gagne. Et si ça veut dire déconcentrer l’adversaire à coup de sifflets et de hués, alors allons-y gaiement. La notion de faire-play est assez floue ici. Les brésiliens, ils viennent pour gagner. Il n’y a pas de « good game, good game » à la fin du match pas de « l’important c’est de participer ». Oui, c’est une tradition qui vient du foot mais hé, quel est le sport le plus populaire au Brésil?

J’ai trouvé l’élitisme de la plupart des commentateurs assez détestable. Un, tous ces athlètes qui se se sont plaint des « vaias », les hués, ont eu zéro problèmes à cracher sur le foot en insinuant que c’était un sport pour la plèbe et que dans leurs disciplines distinguées (athlétisme, escrime, équitation…) on ne faisait pas ce genre de bassesses. Deux, impérialisme culturel bonjour (mais bon qui est réellement surpris?c’est les J.O) quand on a commencé à dire que le public brésilien aurait dû être éduqué aux sensibilités des athlètes occidentaux. Et expliquer aux athlètes à l’avance qu’au Brésil le public est difficile, c’était pas possible (et plus simple)? Non c’était sûrement mieux de ressortir le BINGO DES CLICHES:

  • Les latinos ils sont comme ça, ils sont sanguins et passionnés
  • De toute façon hein l’Amérique du Sud c’est le bordel, les gens sont illettrés et mal-élevés
  • Au Brésil de toute façon ils connaissent que le foot et la samba
  • Ils n’ont pas encore l’habitude de la modernité ou de comment se tenir en société

Que ceux qui sont déjà allé dans un stade en Europe lèvent la main: on est pas franchement à la Garden Party de l’Elysée non plus, il faut arrêter l’hypocrisie dix secondes. Perso j’ai jamais vu les Brésiliens jeter des bananes sur le terrain ou tendre des bannières « pédophiles et consanguins »…

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Il y a trop de fun dans ce gif, je me sens pas bien.

Bref. Bien sûr que les J.O. se sont très bien passés. A chaque fois on a droit aux doutes quant à la capacité de l’hôte à recevoir la compétition (surtout si cet hôte vient d’un pays réputé « pas sérieux » comme la Russie ou le Brésil, je vous parie qu’on aura beaucoup moins de doutes sur la capacité du Japon à organiser des Jeux tranquilles).

Personnellement, je ne me faisais pas de soucis sur la capacité des cariocas à être des hôtes exceptionnels et à donner le plus grand des spectacle – on est à Rio les gars, la patrie du Carnaval! Beaucoup de journalistes ont écrit des articles qui faisaient chaud au cœur sur la générosité et la réception chaleureuse des habitants de la ville et j’ai de la peine pour Renaud Lavillenie qui a dit qu’il lui était « impossible d’avoir de bons souvenirs de Rio ». Sérieux mon chat, faut vraiment être un gros aigri pour pas tomber amoureux de cette ville et de ces gens…

Peut-être fallait-il seulement sortir du monde merveilleux du parc olympique et découvrir le monde certes chaotique mais époustouflant de Rio, la vraie Rio, celle des botequims de petite rue, des rodas de samba, des salgados tant décriés par les journalistes américains (gardez-vous votre Mc Do, INGRATS) et des churrascos sur le trottoir, un verre à la main et des cris et des rires plein les oreilles.

 

 

 

 

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Brafile: une éloge de la patience (ou pas)

Avant de se lancer dans un grand article sur la monstruosité que sont les Jeux Olympiques approchants, j’ai pensé détendre l’ambiance avec…

UN CLIP DE GUSTAVO LIMA!

Non je déconne.

(En fait tu sais que je déconne pas, il est là le clip. Laisse toi conquérir par ce solo de saxo tout droit venu de 1983. De rien, de rien. )

J’aimerais vous parler ici très sérieusement d’un phénomène culturel qui n’est pas exclusivement brésilien mais qui, à l’instar du bikini, du football ou de la fraude fiscale a été élevé au rang d’art par nos amis du pays de la samba.

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D’ATTENTE

La file d’attente, c’est un truc tellement fondamentalement brésilien et à la fois tellement paradoxal que ça mériterait une thèse d’anthropologie sociale. Comment, et surtout pourquoi, dans le pays du « jeitinho » où tout est possible, tout est flexible, où on trouve toujours un moyen de contourner, a pu s’installer cette inflexible institution de la FILE partout et tout le temps?

SCÈNE DE VIE CARIOCA

A 7h du matin, à l’arrêt de bus, un petit groupe de gens de tous âges attend son carrosse pour les deux heures de trajet au ralentit qui vont l’emmener au boulot. Jusque là, rien de différent de notre bonne vieille Navarre, si ce n’est qu’il y a radicalement moins de fumeurs ou de mégots par terre. Arrive le bus et là, phénomène paranormal. Là où en France monter dans le bus ressemblerait plutôt à ça:

 

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CHACUN SA MERDE, OKAY?

Les Brésiliens, sans un seul regard, sans un seul geste, ce sont organisés en file bien rangée, bien jolie le long du véhicule le temps que tu changes de chanson sur ton ipod. Et gare à toi si t’as le malheur de passer devant dans un moment d’inattention: tu te feras glorieusement lyncher par une file d’étrangers en furie. Et comme il est même pas 8h et que 2h d’embouteillages t’attendent, ça n’en vaut franchement pas la peine.

« Furar », « percer » une file au Brésil est un crime capital, et même les gens qui passaient par là et qui n’ont rien vu se feront un plaisir de te maudire sur dix générations si ils entendent qu’ils y a un grugeur dans le périmètre. Crois-moi, ça m’est arrivé une fois ou deux, et ça ne SERT A RIEN de prétendre que tu n’avais rien vu. Respecte la file, la file te respectera. 

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A la rigueur, en attendant le bus j’ai envie de dire que c’est plutôt juste et logique. Il y a par exemple des lignes qui partent du centre de Rio et qui vont jusqu’à Nitéroi, le trajet est très long et les gens qui le font régulièrement ont l’extrême politesse d’attendre sagement en ligne sur le trottoir pour respecter la loi du « premier arrivé, premier assis ». Cependant, la loi de la file prend des proportions totalement surréaliste. C’est devenu une sorte de réflexe pavlovien.

On attend? POF. EN FILE!

Si t’as le malheur d’attendre pépère devant la porte d’un bâtiment ou près d’un comptoir, y’aura forcément quelqu’un tôt ou tard pour te demander « excusez moi, vous êtes dans la file? » ou pour juste sagement se ranger derrière toi. Au cinéma, où ici on réserve sa place NUMÉROTÉE, les gens font quand même la queue en ligne devant la porte de la  salle. J’en envie de dire… Pourquoi? Il y a le numéro de ton siège marqué sur ton billet… je… c’est que t’aimes rentrer en premier dans la salle vide, c’est ça? C’est que t’étais là d’abord donc t’exerce ton droit de primauté inaliénable? Premier arrivé, premier assis, on a dit.

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J’ai vu des gens s’organiser en file au musée impérial de Petropolis pour voir la chambre de l’Empereur alors qu’il n’y avait pas de parcours défini et que concrètement ils pouvaient se mouvoir dans toutes les directions, ou bien voir la chambre de l’Impératrice avant (soyons fous)… En plus ça s’est mis à causer encore plus de désordre et d’embouteillage que si il n’y avait pas eu de file. Déjà on m’a forcée à mettre des patins de pépé Jean-René pour fouler le parquet du palais, si en plus faut que je poireaute en rang d’oignon comme un touriste japonais à la tour Eiffel j’ai envie de dire merci mais non merci. On était mieux à boire des caïpis sorties d’une glacière en polystyrène.

J’ai un problème physiologique avec les files d’attente, c’est à dire que ça va pas me déranger d’attendre pendant des plombes à un endroit, mais dès que tu me demandes de faire la queue, là par contre ça me donne automatiquement des envies de meurtres. A ce moment là, ça ressemble grosso modo aux 5 phases du deuil.

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DÉNI

« Non mais ça va avancer vite je pense. »

COLÈRE

« J’en peux plus de ce pays, sérieusement les gens ils peuvent pas être plus lents? Et évidemment c’est mémé qu’est de sortie punaise non mais ça fait 4 fois qu’elle refait son truc! Y’a plus de respect, franchement, ils ont que ça à faire de leur vie les gens ou quoi? On est là depuis au moins AU MOINS une heure et demi (en vrai ça fait un quart d’heure) »

DÉPRESSION

« Mais j’ai pas de bol franchement, c’est toujours comme ça, dès que je veux faire un truc ça prend des plombes! Sérieusement tu te rends pas compte de ce que c’est de vivre dans un pays étranger où ALLER POSTER UNE LETTRE est une épreuve. »

NÉGOCIATION

« Non mais c’est bien, ça m’apprend la patience au moins, j’en ai besoin. Et puis bon, si le prochain se dépêche c’est bon, ça avance vite en fait, non? On est là depuis quand? Dix minutes? (en vrai ça fait toujours un quart d’heure) »

ACCEPTATION

« La prochaine fois je viendrai à l’ouverture. »

 

Je me dis ça tous les jours. 

Et sinon, si tu veux écouter de la musique brésilienne plus sympa que Gustavo Lima, ou si toi aussi tu es coincé dans une file d’attente: clique sur l’ananas!

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Du Brésil qui s’est réveillé lundi

Que se passe-t-il? Quand j’ai ouvert WordPress hier, ça clignotait de partout « vos stats explosent« , 2000 vues sur mon post à propos de l’Impeachement et tout plein de messages et commentaires très sympa partout sur les réseaux sociaux! Merci pour ces retours encourageants et ces partages, ça me touche beaucoup! J’avais dans l’idée d’attendre un peu pour prendre la température du Brésil post-vote, mais il se passe beaucoup de choses très très vite, et il y a déjà matière à commenter. J’ai envie de vous parler de choses dont vos n’entendrez pas sûrement pas parler dans les médias internationaux parce que ça concerne la politique intérieure, mais qui en disent long sur la société brésilienne qui s’est réveillée lundi, après ce vote historique.

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Ca c’était le thème de mon lundi.

Dimanche, il faisait beau, et si personnellement j’ai passé mon aprèm loin de la télé au parc de Boa Vista et au Musée d’histoires naturelles (et c’était drôlement bien) beaucoup de brésiliens ont été tenus en haleine pendant 6h par la retransmission du vote en direct à la télévision. Six longues heures à regarder chaque député se pencher sur le micro pour donner son vote au cours d’un cirque (sérieusement, il n’y a pas d’autre mot) qui rapidement ne fait plus rire du tout. Indépendamment de l’orientation politique ou du fait d’être pour ou contre cette destitution, c’est surtout l’attitude des députés qui a profondément choqué les brésiliens dimanche. Déjà, si on veut faire dans l’analyse sociale, on peut s’asseoir sur la représentativité de ce congrès. Ras-de-marrée d’hommes blancs, riches et d’age moyen. Un article de 2015 qui explique qu’il y a « moins de femmes dans le legislatif brésilien qu’au Moyen Orient » a d’ailleurs été ressuscité par facebook depuis le vote pour dénoncer l’uniformité de la chambre. Outre les femmes on se demande aussi où sont les noirs, qui représentent quand même la majorité de la population brésilienne (spoiler alert: ils sont ici).

Mais surtout, on se demande où est la conscience politique des députés. Pendant la séance, chacun d’entre eux avait droit à quelques minutes pour justifier son vote. Quand j’ai vu les vidéos après, j’ai cru que c’était les Oscars. Sérieusement. Toi tu pensais que ça allait être le défilé des grands discours, que t’allais voir des J’ACCUSE! en direct à la télé mais non, tu as vu la kermesse de l’école où José et Pedro remercient leur maman, leurs familles, et leurs potes réunis dans l’assemblée. Sérieusement, c’est pas parce que c’est dimanche qu’il faut se croire à la churasqueira de l’immeuble en train de boire une Antartica avec les poteaux. « C’est le Congrès ou une cours de récréation? » ce sont demandé 200 millions de brésiliens, et moi avec. En même temps il faut dire ce qui est, quand Tiririca, qui est un vrai clown (oui c’est son métier) siège parmi les députés, je sais pas à quoi d’autre on pouvait s’attendre…

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Ce soir, près de chez vous, le Congrès National du Brésil et ses quatre cent artistes de haute volée!

Le motif le plus avancé par les députés dimanche est donc « Pour Dieu », suivi de « Pour la famille » ou « pour MA famille », suivi de « pour les évangélistes ». On a aussi pu voir de nos yeux vus « pour ma fille », « mon fils », « ma petite-fille qui est née aujourd’hui », « parce que c’est mon anniversaire » (ou celui de quelqu’un de la famille), « pour ma tatie qui s’est occupée de moi quand j’étais petit », « pour les francs-maçons », « contre l’enseignement du changement de sexe à l’école » (WTF) ou, beaucoup plus grave, « pour les militaires de 1964 » (date du début de la dictature). El Pais a titré avec pas mal d’ironie « Dieu fait tomber la présidente du Brésil! » et souligne que entre tous ces motifs ubuesque, personne n’a pensé à la véritable raison de demander un impeachement: le crime de responsabilité.

Par contre, on voit remonter à la surface une lie bien nauséabonde, celle des nostalgiques de la dictature. Ca a commencé avec des dédicaces timides (ou pas) comme le fameux « pour les militaires » ou « pour 1964 », jusqu’à ce que notre ami Bolsonaro, que je vous ai présenté la dernière fois, prenne le micro.

Bolsonaro il n’y va jamais avec le dos de la cuillère, sinon il n’aurait pas gagné son surnom de Mito (Mythe), n’est-ce pas? Mais si tu croyais qu’on ne pouvait pas tomber plus bas que crier à une députée que « elle ne méritait même pas qu’il la viole » tu te trompes. Dimanche, Bolsolixo (lixo = ordure en portugais, et c’est un surnom qui à mon sens est bien plus approprié) a dédié son vote au « Colonel Carlos Brilhante Ustra, la terreur de Dilma« .

Carlos Ustra était le chef du DOI-Cod de São Paulo, un organisme de répression politique qui pratiquait la torture. Il est responsable de la torture et la « disparition » de dizaines de militants et d’opposants au régime, dont Dilma Rousseff (il est connu pour avoir particulièrement torturé des femmes, et des femmes enceintes, notamment en leur mettant des rats dans le vagin). Encore un mec sympa.

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A ce moment là t’as envie d’éteindre ta télé et changer de planète. Pour moi qui était déjà choquée de voir des députés invoquer Dieu dans un processus républicain, ça a été le bouquet. Et le pire c’est que Bolsonaro est sorti fier de lui, sous les applaudissement. Quelques minutes plus tard, un autre député carioca prend le micro. Il s’agit de Jean Wyllys, un député très populaire (ou impopulaire, ça dépend vos convictions) d’ailleurs je m’en vais faire sa carte d’identité.

a1c39476961c814e38de0d3940dfb0c4Jean Wyllys (PSOL – parti socialisme et liberté) a commencé sa vie publique en 2005 loin des assemblée politique… Au BBB (Big Brother Brasil, l’équivalent du loft). Millitant acharné des droits LGBT, il entre au PSOL de Marcelo Freixo (coeur love sur toi Marcelo) et est élu député de Rio en 2010, puis réélu en 2014. Il est aussi adoré que détesté parce qu’il ne fait pas dans la demi-mesure et n’a pas peur de défendre ses idées… et beaucoup de gens sont gênés par les homosexuels qui ne s’excusent pas d’exister. Prof de marketing et communication à l’UVA (Rio), le moins qu’on puisse dire en tout cas c’est qu’il communique très bien et sait tirer parti des réseaux sociaux pour toucher les jeunes générations. Il est fréquemment raillé et insulté par les autres hommes politiques dont (allez, deviniez qui!) Bolsonaro.

Donc où en étions-nous? Jean Wyllys se présente pour donner son vote qu’il dédie, lui, aux travailleurs, aux afro-descendants, à la communauté LGBT et aux femmes (tout le PSOL a voté non à l’impeachement). Il est hué pendant qu’il se prononce et là c’est le drame. Au beau milieu de la confusion générale, Wyllys crache en direction de Jair Bolsonaro. Tout de suite, le député du PSOL commente sur sa page facebook qu’il n’a fait que répondre à Bolsonaro qui, en plus d’avoir fait un discours tout à fait outrageant, l’aurait attrapé par le bras en le traitant de « boiola » et « queima-rosca » (je vais pas traduire littéralement mais c’est du niveau de « pédé ») (on est toujours au congrès national je vous le rappelle, même si c’est dur à croire). Sauf que c’est l’hystérie sur les réseaux sociaux et, surprise, tout le monde s’emeut du fait que Jean Wyllys… n’aurait pas dû cracher.

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cliquez sur la photo pour voir la vidéo.

Ok. Cracher sur quelqu’un c’est pas beau, c’est pas très digne d’un député. En attendant, est-ce qu’il est digne d’un député d’insulter un collègue en pleine session parlementaire, ou même de dédier son putain de vote à un tortionnaire? Il y a actuellement une guerre d’opinion à savoir qui devrait être destitué de son mandat (oui les brésiliens aiment demander la destitution des gens): WYLLYS ou BOLSONARO. Et personnellement, j’ai du mal à écouter les arguments de quelqu’un qui soutient un homme qui a déjà menacé une députée de viol, fait l’apologie de la dictature et tenu des propos homophobes. Mais bon, c’est que moi (ou peut-être pas, car les vidéos d’internautes déclarent que « ce crachat, c’est aussi le leur » se multiplient).

Outre cette novela dans la novela, on a un autre scandale de l’absurde. Voyez, au lendemain du vote, le magazine Veja (traditionnellement de droite) a publié un article bien Paris-Match pour présenter, je cite « la quasi première-dame du Brésil »: Marcela Temer. D’une, c’est pas beau de faire ça alors que l’Impeachement n’a même pas encore été prononcé, de deux, l’article s’assoit sur tous les concepts féministes que tu peux avoir, en présentant Marcela Temer comme « Belle, bien elevée et fée du logis » (Bela, recata e do lar).

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Selon cet article ECRIT PAR UNE FEMME, Marcela « aime les jupes à la longueur du genou » et « rêve de donner d’autres enfants au vice-président ». Potiche de qualité donc, qui donne à son Michou des petits surnoms mignons et aime les dîners romantiques, et puisqu’elle est blonde et grande et jolie, fera bien au bras de Michel Temer quand il ira faire des choses réservées aux hommes, comme être Président. D’ailleurs, « elle a tout pour être la Grace Kelly du Brésil », fantasme le magazine. Cela met en lumière ce qui pour moi ulcère le plus la droite conservatrice brésilienne: le fait d’avoir une femme comme président.

(Point trolls: loin de moi l’idée de dire qu’être femme au foyer n’est pas féministe. Une femme fait ce qu’elle veut de sa vie. Par contre, qu’un magazine présente cela comme la (seule) manière d’être une femme digne de respect, je dis NON.)

Parce qu’il faut arrêter deux minutes. Personne dans ce congrès n’était là contre la corruption. D’ailleurs, les députés ont déjà demandé à la cours suprême de suspendre les procédures contre Eduardo Cunha qui je le rappelle est juste cité CINQ FOIS dans l’affaire Lava Jato. Par contre, tous ces hommes n’ont jamais supporté qu’une femme soit à la tête du pays. Cela se voit très bien dans l’extrême violence des propos tenus contre la présidente, autant chez les députés que dans la rue. « Vaca », « Vadia », « puta » sont des insultes courantes pour la qualifier. Elles est constamment représentée dans les médias comme une hystérique incontrôlable, ou à l’inverse une « dame de fer », « cassante » et « froide » (adjectifs lus dans le Figaro hier) comme si elle n’était pas capable de faire preuve de raison ou de gérer ses sentiments. Je pense, et je ne suis pas la seule, que le machisme ancré dans la société brésilienne a joué un rôle déterminant dans cette procédure de destitution. En se jetant sur la femme de Michel Temer, Veja a montré son soulagement de voir enfin la femme retourner à sa place: celle de femme-de , destinée à être le trophée de son mari et à s’occuper de la maison (d’ailleurs Dilma, divorcée, commettait le double crime d’être une femme au pouvoir et en plus une femme célibataire).

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Couverture de très bon goût de la revue Istoé qui titre « Les explosions nerveuses de la présidente ».

Je ne sais pas plus que vous si Dilma Rousseff a réellement volé et si elle mérite réellement d’être écartée du pouvoir pour ses agissements. Je ne mettrais pas ma main au feu. Cependant, actuellement elle n’est pas attaquée pour ses agissements en tant que présidente, on le voit bien, aucun député ne lui a reproché quoi ce que soit lors du vote. Par contre en invoquant « Dieu » et « la famille traditionnelle du Brésil » j’ai une petite idée des opinions des votants… Par ailleurs, il est en train de s’opérer un retournement d’idées assez dangereux. Depuis le discours de Bolsonaro, des textes émergent sur les réseaux sociaux présentant Dilma comme une « terroriste », comme elle était qualifiée sous la dictature, car elle a fait partie de groupes contestataires violents.

Voir des gens récupérer la rhétorique fasciste qui qualifie les opposants à un régime totalitaire de « terroristes » me fait peur pour le Brésil. Voir des gens essayer de justifier l’apologie de la torture par la liberté d’expression me fait peur en tant qu’être humain. Non, rendre hommage au congrès national à un homme qui mettait des rats dans le vagins de femmes n’est pas une liberté de penser. C’est un crime. Tu as le droit de penser que les militaires avaient raison, que le soleil tourne autour de la terre, que Barrack Obama est un reptile, qu’Elvis n’est pas mort et que Dieu a créé les humains à partir d’argile. Par contre tu n’as pas le droit d’avoir un discours de haine, d’insulter les gens ou d’exalter la violence. Ça s’appelle l’incitation à la haine, et c’est condamnable en France comme au Brésil. Et cette haine libérée au Brésil est comme la boue toxique du barrage de Bento Rodrigues. Maintenant que le torrent est lâché, il semble impossible à arrêter et tous les jours déferlent toujours plus de diatribes homophobes, mysogynes, contre les communistes, les noirs, les nordestins (salut le triste déchaînement contre Bahia sur la toile au lendemain du vote, car ses députés ont majoritairement voté non) par des gens qui croient qu’ils sont dans leur bon droit parce que leurs idées ont été validées par des députés inconscients.

On voit cependant quelques initiatives qui réchauffent le cœur, comme le mouvement d’hier à Brasilia où des centaines de femmes se sont réunies devant le palais présidentiel pour un « Abraço » à la présidente. Elles lui ont donné des fleurs et serrée dans leurs bras pour marquer leur soutient contre le déferlement sexiste et les propos de Bolsonaro (ou d’autres députés ayant rendu hommage à la dictature). Personnellement j’ai trouvé ça extrêmement émouvant et nécessaire. Tout le monde mérite de l’amour dans ce monde de brut, surtout une femme qui a tant souffert au cours de sa vie et qui subit actuellement pas mal d’attaques injustifiées. Plusieurs médias ont d’ailleurs souligné que cette procédure et cette déferlante de haine s’était peut-être retournées contre elles-même et avaient achevé l’impossible: redonner aux brésilien de l’affection (et peut-être plus d’affection que jamais) pour Dilma Rousseff.

On se retrouve donc pour le prochain chapitre de la novela de Brasilia.

 

Que se passe-t-il au Brésil et pourquoi c’est grave?

 

EDIT 20/04

Comme on me l’a fait remarquer, et comme j’ai pu le lire après la rédaction de l’article, le cirque de l’Impeachement n’est pas encore fini: il reste encore un vote au Sénat prévu pour début mai qui, pour la plupart des journalistes et des brésiliens, ne sera qu’une simple formalité. 

Dernièrement, le moins qu’on puisse dire c’est que l’actualité brésilienne a été mouvementée. Le pays traverse une profonde et grave crise économique et politique, dont le dernier acte va se jouer aujourd’hui, lors d’un vote qui va décider si oui ou non la Présidente Dilma Rousseff sera destituée (ici on appelle ça un « impeachement »). C’est un acte important qui arrive au terme d’une saga politique aussi rocambolesque que dangereuse, et qui a plongé le pays dans un climat de haine et de frustration. On a été jusqu’à monter un mur sur l’esplanade du palais présidentiel pour séparer les pros dans antis, demain lors du résultat du vote. Ambiance.

A Rio s’ajoute à cette crise nationale une très grave crise de l’état (je rappelle que le Brésil est une fédération d’Etats, un peu comme les USA). Colère des professeurs d’université, écoles municipales paralysées, hôpitaux publics qui déposent le bilan, urgences surpeuplées en pleine crise de zika, fonctionnaires et retraités non payés… La situation est grave, mais à 3 mois des Jeux Olympiques, je suis très surprise de voir que la communauté internationale ne réagit pas. Alors que de nombreux amis m’ont demandé des détails, j’ai décidé d’y aller de ma petite plume.

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Avant toute chose et puisque l’internet a peu de sens critique ou de demi-mesure, je tiens à dire que je ne suis pas journaliste, ni une spécialiste de la politique et je ne prétends pas détenir la vérité unique quant à la situation. Cela va de soi, je pense.

Bien. Bien.

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Notre histoire commence en mars 2014 lorsque la police fédérale a mis en lumière un énorme scandale de corruption et blanchiment d’argent impliquant Petrobras, compagnie pétrolière de l’état fédéral brésilien. Selon la police, des dizaines de politiciens et chefs d’entreprises auraient reçu au total quelques 10 milliards de réaux en pots-de-vins. En tout, il est supposé que pas moins de 40 milliards de réaux auraient été détournés et blanchis via une société de lavage automatique factice (comme dans Breaking Bad, oui), ce qui donnera la bonne idée à la détective Erika Mialik Marena de baptiser toute cette enquête « L’opération Lava Jato » (opération lavage auto). Sur la liste de ceux qui se sont rincés avec les fonds publics, de (trop) nombreux noms du paysage politique brésilien : députés, sénateurs, gouverneurs d’état venus du PT (Parti Travailliste, actuellement au pouvoir) mais aussi du PMBD (Parti du mouvement démocratique (lol) brésilien), PSDB (Parti de la démocratie sociale brésilien) ou du PP (Parti Progressiste). Bref, la liste longue comme un bras que vous pouvez trouver ici n’est pas très jojo.

Laissez-moi vous présenter ici quelqu’uns de nos protagonistes :

O presidente da Câmara, Eduardo Cunha, fala à imprensaEduardo Cunha : président de la chambre des députés (PMBD). Dénoncé 5 fois dans le scandale Lava Jato, sous investigation de la cours Suprême fédérale pour corruption et blanchiment d’argent, également dénoncé dans le scandale du Panama Papers, et aussi sous investigation pour des comptes secrets en Suisse. Qualifié par un journal anglais de « Némesis » de Dilma Rousseff, il est largement détesté par la population brésilienne pour ses opinions conservatrices (il s’est fendu il y a quelques années d’un «moi vivant, il n’y aura jamais de droit à l’avortement au Brésil!», par exemple), ce qui fait de lui quelqu’un avec qui t’as tout à fait envie de boire une bière en terrasse (ou pas).

aecio-nevesAécio Neves : Senateur (PSDB dont il est le président) et ancien gouverneur du Minas Gerais, où il est impliqué dans divers scandales de blanchiment d’argent. Il a également été dénoncé par un sénateur dans l’affaire Lava-Jato et est actuellement sous investigation. Cependant, et pour des raisons qui échappent à toute logique, il est idolâtré par une frange de la population et considéré comme un pourfendeur de l’état corrompu. C’est un peu le Sarkozy du Brésil, en somme.

650x375_michel-temer_1558695Michel Temer : Avec ses cheveux argentés et son regard mort, le vice-président brésilien me rappelle le Président Snow de Hunger Games. Il est président du PMDB mais était plutôt insignifiant dans le paysage politique jusqu’à ce qu’il s’illustre avec une lettre à la présidente aussi ridicule qu’embarrassante, qui aurait soi-disant « fuité » (au moment propice). Roi de la vrai-fausse fuite (il a aussi diffusé « par erreur » un audio de son discours si il devenait président (O_o)) ou de la vraie-fausse attitude politique (il annoncé à grand bruit que son parti quittait le gouvernement… sans pour autant renoncer à son siège, au cas où), Temer est surtout le maître du retournement de veste. C’est l’Iznogoud de cette histoire, celui qui rêvait d’être calife à la place du calife. Car oui: dans le cas où la présidente serait destituée, c’est Michou qui prendrait sa place.

Dilma Rousseff : Actuelle présidente (PT) du Brésil. Ré-elue bon grès mal grès, sa popularité a dégringolé ces derniers mois à cause de la crise économique et bien sûr du scandale Petrobras. L’opinion l’accuse de plusieurs choses : 1) d’avoir financé sa campagne avec de l’argent sale, 2) D’avoir directement touché des pots-de-vin dans l’affaire Petrobras, 3) D’avoir maquillé les comptes du gouvernement (c’est le motif avancé pour la destitution).

A ce jour, Dilma Rousseff n’a cependant jamais été dénoncée dans l’affaire Lava Jato (à l’inverse de ses détracteur…)

bolsonaroJair Bolsonaro : Député fédéral (PP). Bon. Bolsonaro a pour lui de ne jamais avoir  été impliqué dans un scandale financier (pour le moment). Mais c’est bien sons seul avantage, car il est autrement ni plus ni moins qu’un sombre déchet de l’humanité. Militaire, il s’est plusieurs fois prononcé en faveur d’une intervention armée, et multiplie les saillies homophobes, misogynes, anti-communistes, sexistes et racistes – tellement que des tumblr de citations lui sont dédiés. Un peu comme Marine Le Pen, sa gueule enfarinée lui a gagné la sympathie d’une partie de la population, pour qui il représente un « trublion » qui « n’a pas peur de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas ». Il a même gagné le surnom de « Bolsomito » (Bolsomythique) et un certain statut de héros populaire qui fait froid dans le dos. Il envisage d’être candidat pour le poste de Gouverneur de Rio, mais fait aussi partie du carré qui se verrait bien à la tête du Brésil.

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Donc, depuis 2014 le Brésil suit avec intérêt l’enquête Lava Jato menée par un groupe de juges et de policiers du Parana (état du Sud du Brésil), le plus connu étant le juge Sérgio Moro qui a rapidement gagné en popularité grâce à son caractère impartial et sa détermination à emprisonner tous les méchants. Ce que je trouve intéressant dans cette affaire, c’est le côté extrêmement romanesque des événements. Les brésiliens aiment le drame et sont en mal de héros, d’où la prolifération d’images semi-christiques sur les réseaux sociaux présentant un tel ou un tel comme le Sauveur de la Patrie. C’est ce qui est arrivé à Moro. Et allez savoir si le juge c’est senti investi d’un pouvoir divin ou que la soif de pouvoir lui est montée à la tête à lui aussi, mais il a décidé il a quelques mois de faire arrêter Lula, l’ex-président, au petit matin, à grand renfort de forces armées.

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« Nous sommes tous Sérgio Moro », une des images qui a tourné au lendemain de l’arrestation de Lula

L’image, bien sûr, est très forte. L’ancien président menotté au petit déj, c’est du pain béni pour les médias largement anti-gouvernementalistes. S’en suit une tornade de news pour peu de faits. Au final, l’arrestation ne repose sur aucunes preuves tangibles, de nombreux juges dénoncent un abus de pouvoir, et il apparaît assez vite que Moro a l’ancien président dans le collimateur… surtout lorsqu’il décide, en plein milieu de la tempête, de rendre publique une conversation téléphonique entre Lula et Dilma. L’opinion s’embrase. D’un côté, ceux qui sont contre Dilma y voient une preuve de la culpabilité de la présidente et errigent Moro en héros de la République, prêt à tout pour établir la vérité. Prêt à tout, il l’est, même à violer plusieurs loi au passage. C’est le cas de cette écoute à caractère privé (il n’y avait aucune information compromettante), impliquant qui plus est la présidente en exercice. Pas très fin le Moro. Rapidement le vent tourne, le héros est caillassé sur la place publique de l’internet, et le juge demande pardon à la cour suprême pour son excès de zèle.

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« Moro, épouse moi. » Au moins Sérgio n’aura pas tout perdu.

Mais la boîte de Pandore est ouverte et l’opinion déchaînée se jette dans la rue. Les manifestations se multiplient, un coup contre le gouvernement, un coup pour. C’est la guerre des chiffres et des superlatifs, à savoir qui a le plus de participants, qui est le plus pour la démocratie. Alors que 100% des brésiliens défendent une épuration de la classe politique, et des condamnations de ceux qui ont commis des crimes, l’opinion se polarise autour d’une seule question : Pour ou contre le PT. Si l’on ne soutient pas l’Impeachement, on est forcément pro PT, et donc d’accord avec les magouilles reprochées au parti. Exactement de la même manière, pour l’autre bord, si l’on est pro Impeachement, on est pro Cunha, et donc d’accord avec les magouilles du président de la chambre des députés. Il n’y a plus de discussion possible au Brésil aujourd’hui. L’hystérie est telle que des jeunes femmes ont été menacées de viol parce vêtues de rouge, la couleur du PT. Plusieurs personnes ont été violentées. Lors des inondations récurrentes de la zone nord de Rio cet été, j’ai entendu des gens se plaindre et mettre la faute DE LA PLUIE DILLUVIENNE sur le PT. Je vous promets.

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« Le Brésil avant le PT », selon les pro-impeachement.

Pourquoi cela ?

Tout d’abord il faut tenir compte du fait qu’une large partie de la population brésilienne n’a pas accès à un très haut niveau d’éducation, et donc se voit fournir moins de clés pour former une opinion éclairée. De nombreux brésiliens, également, ne connaissent pas du tout leur système politique. Le vote est obligatoire et vous n’avez pas idée du nombre de citoyens qui votent pour qui le voisin leur a dit de voter ou qui a l’air le plus sympa, sans avoir la moindre conscience politique (car de toute façon, tous les politiques sont corrompus, c’est comme ça). Surtout, il y a pour ainsi dire un seul grand média au Brésil : la Rede Globo. Et l’information qu’ils diffusent est LARGEMENT orientée. Par exemple: la chaîne Globo News a arrêté toutes ses programmations et retransmis en direct les manifestations anti-gouvernementales, à grand renfort d’envoyés spéciaux et de micro-trottoirs… mais n’a accordé que quelques minutes aux manifestations pro-gouvernement (et la transmission était à base de plans serrés, pour ne pas se rendre compte de l’ampleur du mouvement). Ils ont même été jusqu’à couper le micro de Lula lorsqu’il s’est publiquement expliqué à São Paulo pendant son investigation. IMPARTIALITE BONJOUR.

La partialité de Globo ne date pas d’hier : en 1964, ils se sont gentiment dévoués pour être la voix du coup d’Etat militaire, et étaient la chaîne officielle sous la dictature. Vous vous faites une idée.

Dans ce contexte, difficile d’avoir une conversation raisonnée. Pour les uns les médias mentent et sont les alliés d’une frange politique avide de pouvoir, pour les autres le PT est la cause de tous les maux du Brésil et doit être dégagé du pouvoir. Les anti soutiennent que Dilma a triché pour se faire réélire, et demandent entre autre la fin du vote par machine, et le retour au papier – parce qu’on sait que c’est IMPOSSIBLE de falsifier des bulletins.. Une partie « tout le monde a raison – tous des pourris» de la population soutient également l’idée de se débarasser du PT : « Oui, Cunha et toute sa clique sont d’infâmes voleurs qui méritent la prison. Mais on va soutenir leur ascension au pouvoir, car il faut virer le PT. ENSUITE on les virera, eux. » Bon. Il va falloir m’expliquer dans quel monde c’est intelligent de donner le pouvoir à quelqu’un pour ensuite espérer le lui retirer. Tu crois que le gros cafard qu’il est ne va pas s’attacher de toutes ses forces à son siège ? Tu crois que quelqu’un qui navigue aussi bien les eaux du pouvoir ne connait pas toutes les manœuvres pour rester là où il est ? La preuve, cet homme est accusé pas une fois mais CINQ fois dans une enquête de corruption, et il est toujours là à exercer sa fonction en totale impunité. Mais bref, je m’égare.

Une partie de la population soutient également l’idée que cet Impeachement est un coup d’Etat: selon de nombreux juristes, les arguments avancés pour la destitution (le maquillage des comptes) ne justifient pas un Impeachement et rendent la procédure anticonstitutionnelle. Ils considèrent que c’est purement et simplement la manœuvre d’hommes politiques déboutés par la population lors des élections pour prendre le pouvoir malgré tout.

Les manifestations de ces derniers mois ont révélé un visage difficilement supportable du Brésil et exacerbé le fossé entre riches et pauvres. Aux manifs jaunes et vertes pour l’Impeachement, si il y avait beaucoup de brésiliens bien intentionnés et motivés par une volonté de vivre dans un pays plus juste, il y avait surtout la population riche et blanche, nostalgique de la dictature et révoltée de devoir partager ses privilèges avec le petit peuple. Vous pensez que j’exagère ? Non, ma bonne dame. Florilège de pancartes.

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A Rio, on a vu des gens manifester leur mécontentement depuis leur yatchs. D’autre étaient là avec leur nounou noire en uniforme pour s’occuper des moufflets, à São Paulo il y a même eu des loges VIP pour manifester en mode carnaval. Et ce canard géant de la FIESP, qui reste un mystère aujourd’hui encore. Cela a été la foire au racisme et au fascisme primaire. De l’autre côté, les manifestations pro-gouvernement soulignaient le fait que la présidente avait été élue légalement par 54 millions de brésiliens, et la retirer du pouvoir constituerait une atteinte à la démocratie. Le clivage entre riches et pauvres est flagrant, tout comme celui entre blanc et noir, mais également entre Sud et Nord. Les manifestations anti-gouvernement, soi-disant dans tout le pays, n’ont en réalité été importante que dans le Sud (São Paulo, Rio, Parana et Brasilia, siège fédéral). Le Nord reste très fidèle au gouvernement, et cela continue d’alimenter le discours des séparatistes qui réclament l’indépendance du Sud : selon eux, le Nordeste est peuplé de pauvres noirs qui soutiennent le gouvernement pour continuer de dépendre des allocations familiales et vivre aux frais de la princesse.

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Aujourd’hui va se tenir le dernier vote, qui va déterminer si oui ou non Dilma va être destituée. Ce n’est pas la première fois qu’un président brésilien est débouté, ils ont d’ailleurs été rares à finir leurs mandats au cours de l’histoire, mais la différence c’est qu’aujourd’hui, cette destitution n’a pas de motif juridique valable. Même si de nombreuses voix dénoncent un abus et une procédure fallacieuse rien n’y fait, le vote suit son cours. Il est aussi intéressant de mentionner que sur les députés qui ont voté la semaine dernière pour la continuation de la procédure, seulement 2 n’étaient pas cités dans un scandale de corruption… Pour des gens qui disent agir pour libérer le pays de corruption, c’est quand même un peu fort de roquefort.

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J’en viens à Rio. Il faut savoir que la cité merveilleuse est un peu championne en matière d’hommes politiques corrompus. C’est d’ici que vient Eduardo Cunha par exemple, mais les élus locaux ne sont pas en reste. Le maire, Eduardo Paes, est accusé d’avoir touché des pots-de-vin dans l’affaire Oberrecht, et le gouverneur Pezão est lui dans la liste de l’Opération Lava-Jato. On n’est pas très étonnés, donc, de l’administration désastreuse de l’état ou de la municipalité. Avec le scandale de Petrobras, la région (qui vit du pétrole), a pris un sacré coup financier, et l’organisation des J-O n’arrange rien à l’affaire. Du coup, si il y a eu de l’argent pour construire un très grand musée dont personne ne sait vraiment à quoi il sert (à part impressionner les touristes), il n’y a pas d’argent dans les caisses pour des trucs accessoires comme les hôpitaux, les écoles ou les universités. Quatre hôpitaux publics avaient fermé leurs portes en janvier, dont un grand hôpital de la zona norte qui faisaient, entre autre, le dépistage gratuit et anonyme des IST… Ils sont toujours plus nombreux à déposer le bilan. Du coup, dans les autres municipalités de l’état, les Unités de « Pronto Atendimento » (premier secours, on va dire), explosent. Cette semaine, alors que le chikungunya fait rage dans l’état, les reporters montraient des malades attendant 10 à 12h dans les couloirs des centres de secours, et rentrer chez eux sans avoir été auscultés !

L’UERJ, l’université d’état, est en grève depuis le mois de novembre 2015. La raison ? Professeurs et fonctionnaires ne touchent pas leurs salaires. Alors qu’il échelonne les paiements des fonctionnaires en service depuis le début de l’année, le gouverneur a annoncé cette semaine qu’il ne payerait tout simplement pas les pensions et retraites d’avril des fonctionnaires retirés . Le mois dernier, le gouvernement a demandé un prêt pour payer les fonctionnaires, qu’il s’est vu refuser… Pendant ce temps, certaines écoles municipales sont elles aussi à l’arrêt, occupées par les écoliers et les familles. Les travaux  coûteux du tramway devant relier la gare routière au centre, normalement prévus pour l’ouverture des JO, sont loin d’être finis, quand à l’extension de la ligne de métro jusqu’à Barra (où se trouve le village olympique) elle devait elle aussi être prévue pour l’ouverture des Jeux mais les travaux n’ont simplement… pas commencé. En attendant, le budget prévu a triplé. Pourquoi? Comment? Mystère. Et je passe l’augmentation illégale (car déjà condamnée par un juge) des tarifs de bus et métro…

Rio a toujours eu de gros problèmes sociaux, et le Brésil souffre d’un manque cruel d’investissement dans le secteur de la santé et de l’éducation (c’est d’ailleurs le changement que revendiquent la majorité des brésiliens lors des manifs) mais la situation aujourd’hui est critique, et je suis assez écœurée de voir que le monde fait la sourde oreille, alors que dans 3 mois toutes les caméras d’Occident seront là à vanter le beau temps, les plages et les bikinis. Je vois déjà les plateaux de Stade 2 les pieds dans le sable, et pardon mais ça me fout la nausée. Le Brésil souffre. Les cariocas souffrent. Il y a des gens ici qui travaillent et qui ne peuvent pas nourrir leurs familles parce qu’ils ne sont pas payés.

J’ai envie de vous appeler tous à boycotter les Jeux Olympiques, parce qu’il faut être lucides: le comité Olympique, comme la Fifa, et comme les dirigeants de Rio, est une mafia. Les Jeux s’alimentent de misère sociale, d’évictions de familles (ou de communautés) entières pour construire des stades, pour vous vendre du rêve et de la pseudo « beauté du sport » pendant 3 semaines. Organiser ces manifestations sportives n’est pas « bon pour le développement » et les bénéfices de cet événement n’iront pas aux cariocas : ils iront à quelques entreprises, aux médias, et dans la poche de nombreux politiques. C’est tout, ne vous leurrez pas. Les cariocas, eux, vont payer les dettes longtemps après que les touristes soient repartis.

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Olympiades pour qui?

Bref, quelle que soit l’issue de cette saga, le vernis est craquelé, et la société brésilienne « découvre » son véritable visage. Celui d’un ensemble très hétérogène où les clivages se font toujours plus violents et les fossés toujours plus profonds. Et ça ne semble pas près de changer. 

 

Quelques liens:

 

 

Qui a volé le carnaval?

Si vous avez suivi le blog, vous avez vu que j’étais *légèrement* excitée à l’idée de participer au défilé du carnaval. C’était un petit rêve perso depuis que je suis arrivée à Rio, et cette année, j’avais réussi à intégrer la communauté de Vila Isabel, une école pour laquelle j’avais une tendresse particulière à cause de son histoire et de sa localisation. En plus, elle avait été l’école championne de 2013, mon tout premier carnaval carioca. J’ai eu le plus grand plaisir et le plus grand honneur à répéter chaque mercredi et chaque dimanche pendant 3 mois, chaque semaine plus anxieuse du carnaval à venir, et de cet apothéose qu’est le défilé sur la sacrée Marquês de Sapucai.

A child waits to take part in a samba parade during a carnival in Sesimbra village

Je n’étais pas la seule. La communauté compte plus de 2500 membres, qui se dédient tous, deux fois par semaine, malgré la chaleur infernale, malgré la pluie diluvienne. Nous ne pouvons manquer aucune répétition, sinon nous sommes expulsés de l’école. C’est le contrat que nous passons, et nous le passons avec grand plaisir, pour le bonheur de remonter l’aller au son de la batterie, en criant à plein poumon que « se taire, jamais ! » L’école attend une grande implication, mais ce lundi, l’école n’a rien rendu.

Il est courant que les préparatifs du défilé courent jusqu’à la dernière minute, dans toutes les écoles. Avec des milliers de costumes à préparer et tous les aléas que représente un tel spectacle, vous vous imaginez tous les points de colle, les ajustements, le stress et l’effervescence. C’est donc sans grande surprise que je suis allée retirer mon costume directement au hangar de l’école, à la Cidade do Samba, le jour même du défilé… à 13h. Passent les heures et rien ne change. Les costumes sont là, mais ils sont incomplets. Les parties manquantes arrivent au compte-goutte, et certains kits complets sortent, mais notre file, étrangement, n’avance jamais. Pourtant tous ces gens je les connais, je les ai côtoyés pendant 3 mois deux fois par semaine, nous avons sué, ris, et souffert un peu, ensemble. Mais il est déjà 17h, c’est le début des préparations du défilé sur l’avenue, et nous sommes toujours là. Sans costumes. Il devient rapidement clair que ces gens qui arrivent et repartent, eux, en un clin d’œil avec leurs sacs plein de plumes et de strass, ont payé leurs costumes.

Chaque école met des costumes à la vente, c’est normal. Seulement, notre ala, c’était celle de la comunidade, et Vila Isabel se targue d’avoir mis à la vente seulement 10% de ses costumes, réservant la majorité à sa communauté, afin « d’assurer la qualité des costumes et du défilé ». Nos costumes ne devaient pas être vendus mais ils l’ont été, dans l’irrespect le plus total de tous les membres qui se sont dédié sang et eau à l’école. Il est maintenant 19h30, l’école défile à 21h, et nous sommes toujours une vingtaine à attendre. Une douzaine ont déjà abandonné les rangs, et seulement 38 costumes sont sortis du barracão ce jour là. 38 sur les 102 membres inscrits sur la liste… On nous a même dit, « hier les costumes étaient tous là, complets…. Aujourd’hui ils ont disparu. »

Disparu ?

Disparu où ? Je pense bien qu’ils étaient déjà sur l’avenue, sur le dos de quelqu’un qui avait les moyens de mettre plus de 1000 reais dans un costume.

Au Brésil, j’ai particulièrement l’habitude de voir une société à deux vitesse où soit tu as de l’argent et tu peux profiter de tout (et de tous), soit tu n’en as pas, et tu te fais toujours écraser. Rio a été transformé en parc d’attraction pour touristes étrangers. Plus rien ne compte aux yeux de la mairie que la carte postale qu’ils vendent au monde entier. Seuls les endroits fréquentés par les touristes bénéficient de services publiques à peu près de qualité. Le reste de Rio étouffe dans les embouteillages interminables, écrasé par des impôts surréalistes, alors que les hôpitaux ferment un par un et que les universités arrivent à peine à garder la tête hors de l’eau (le gouvernement d’état ayant décidé de réduire de moitié l’enveloppe dédiée à la recherche).

Dans tout ça, le carnaval était le dernier bastion de démocratie populaire. La rue devenait le territoire de tout le monde, riche et pauvre mélangés. Les écoles de samba viennent toutes, TOUTES, de favelas ou de quartiers populaires de la zone nord. Leur sang est celui de la communidade. L’ont-elle déjà oublié, saoulée de paillettes dans les camarotes (loges) luxueux qu’elles se réservent sur l’avenue ? La dictature de l’argent qui gouverne Rio aujourd’hui a emporté ce dernier symbole populaire.  Et Vila Isabel a l’hypocrisie absolue de dire qu’elle privilégie sa communauté ? J’ai quitté le barracão hier après 6h d’attente, sans costume. Pas de défilé pour moi, ni pour les autres membres de mon allée. Il me reste la rue, et encore, Rio a réussi à violer ce carnaval là aussi : entre tarifs de bus exorbitants, réseau inexistant pour la zone nord (la plupart des lignes ne circulent simplement plus pendant le carnaval, et il n’y a pas d’itinéraires de remplacement), les charges grotesques imposées aux blocos pour pouvoir jouer, qui empêchent chaque années plus de groupes traditionnels de pouvoir se produire, et l’inflation indécente de tout le consommable, il devient presque impossible pour qui a peu de moyens (et cela concerne de plus en plus de gens, puisque la crise frappe la classe moyenne de plein fouet) de participer à la folia traditionnelle. Ne pleure pas, le carnaval revient tous les ans, c’est ce qu’on dit ici. Mais c’est un carnaval pour qui ? Sûrement pas pour les cariocas.

Petit Guide du Carnaval: comment participer au défilé du sambodrome?

Oui vous allez manger du défilé du carnaval cette semaine. OUI.

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Dès que je suis arrivée à Rio en 2012, j’avais le rêve secret de participer à cette immense fête qu’est le défilé du Sambodrome. Malheureusement, les places pour y assister sont très chères, et l’on m’avait dit à l’époque que le seul moyen d’intégrer l’école était de payer son costume… Et un costume de carnaval, ça peut coûter jusqu’à 3000 reais. J’avais donc abandonné l’idée, me contentant largement du fantastique carnaval de rue.

Il y a quelques mois, l’une de mes élèves m’a confié qu’elle faisait partie de deux écoles de la série Spéciale, Vila Isabel et Beija-Flor.

« ah la chance! » m’écriai-je, « j’adorerais faire ça! »

« Mais… je peux t’inscrire! » me répondit-elle le plus naturellement du monde.

« Merci mais je ne peux pas m’acheter le costume… »

« Mais… quand tu fais partie de la communauté, les costumes sont gratuits! »

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Alors voilà quelque chose qu’on ne vous dit pas quand vous êtes un gringo à Rio. Si vous avez le temps et que vous êtes motivés pour faire partie de la comunidade de l’école, votre costume sera 100% gratuit (en dehors des frais d’adhésion). Oui.

Il vous suffit donc de vous rapprocher du secrétariat de l’école de votre choix dès le mois d’octobre et de vous inscrire. On vous demandera à priori une copie de votre CPF, de vos papiers d’identité, et d’une preuve que vous habitez à Rio (facture d’éléctricité etc), ainsi que vos mensurations pour le costume.

Par contre, si vous pensiez que vous pourriez faire ça en dilettante juste pour le fun du carnaval, passez votre chemin. L’engagement que vous prenez auprès de l’école, c’est du sérieux! Pour gagner le droit de défiler gratuitement, il faudra venir à TOUTES les répétitions (à Vila Isabel, on se fait radier au 3e manquement, et aucune excuse n’est acceptée). Et des répétitions, il y en a 2 fois par semaine jusqu’au carnaval. A Vila, l’adhésion est de 20 rs, un prix vraiment dérisoire pour 3 mois de répétitions et surtout pour avoir le costume et le privilège de défiler!

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Je vous raconterai le défilé dans un prochain article, mais j’ai déjà adoré mon expérience au sein de la comunidade. Vila Isabel cultive une ambiance populaire et familiale, on y rencontre des gens de tous âges et de tous horizons, toujours dans une ambiance joyeuse et pétillante qui fait du bien au moral. Même les jours où j’y suis allée plus par obligation qu’autre chose, je suis toujours ressortie avec la banane, physiquement épuisée (1h à danser sans arrêt par 35°, ou sous la pluie battante, ça décrasse!) mais mentalement reposée. C’était un moyen pour moi de totalement faire un break et ne penser à rien d’autre que la chanson et la chorégraphie. Et puis la batucada, ça mettrait le sourire à n’importe qui de toute façon! C’est déjà sûr que j’y retournerai l’an prochain! C’est vraiment une expérience que je recommande à tous ceux qui passent quelques mois à Rio autour du carnaval, et veulent un regard authentique sur la ville, sa culture et sa population!

 

Cité pas si merveilleuse

Depuis que j’ai rencontré le Brésil, je m’élève assez régulièrement contre tous les mauvais clichés et les raccourcis souvent pris sur ce pays et cette société complexe et fascinante. Il y a beaucoup de beau au Brésil, beaucoup de bon, beaucoup de choses qui parlent directement à mon Humanité. Mais il serait malhonnête de ne pas avouer qu’il y ici énormément de choses révoltantes, d’inégalités, d’injustices.

C’est intéressant de constater déjà à quel point on est loin de la réalité sociale d’un pays lorsqu’on est un étudiant en échange. Bien sûr, vivre un an à un endroit nous donne une place de choix pour  observer et apprendre, mais il y a des choses ici que je n’ai vraiment comprises et entendues que lorsque j’y ai été confrontée moi-même en tant qu’immigrée, travailleuse, personne lambda ayant une vie lambda.

Scène de tous les jours à Rio.

Je ne suis pas quelqu’un qui vit bien avec l’injustice en général, et je m’excuse (ou pas) auprès de mes contacts facebook qui doivent supporter mon flood permanent de liens qui m’ont révoltés. Je n’y peux rien, je m’importe. A tord ou à raison, cela est un autre débat, mais la souffrance et la misère humaine me touchent, quelles que soient leurs formes.

Le Brésil est dur pour moi à ce niveau. Je vis dans la zone nord de Rio, et pour rentrer chez moi je passe tous les jours devant les restes éventrés d’une favela démolie sur le bord de la route, après le campus de l’UERJ. « Somos seres humanos » (nous sommes des êtres humains)  est peint en rouge sur l’un des murs, « onde vamos morar ? » (où allons-nous vivre ?). Quand j’arrive chez moi, après quelques kilomètres le long de la SuperVia, la ligne de train de banlieue aux gares lugubres et fantomatiques encerclés de collines où s’entassent les maisons de parpaing, c’est seulement pour trouver quelques dizaines de sans-abris hantant les rues désertées. (Ca fait peur comme ça, mais Méier est un quartier très vivant le jour, très accueillant, je vous jure.) Ici, les pauvres, on en parle beaucoup à la télé, on les glamourise dans les films, mais dans la vie c’est comme partout, ils sont ignorés par le gouvernement et par le reste de la population.

D’ailleurs qui sont-ils vraiment, ces pauvres ? Est-ce qu’ils vivent comme vous êtes en train de vous l’imaginer, dans une petite maison de briques, avec une vieille télé grésillante, sept gamins entassés dans vingt mètres carrés et un bol de riz blanc à se partager pour le dîner ? Pas si sûr. Les « pauvres », ce sont tous ces travailleurs qui prennent tous les jours le train gavé de la SuperVia à 5h du matin pour aller travailler comme porteiros ou segurança dans les condominios de la zona sul. C’est les quatre ouvriers « tercerizados » qui sont venus dans mon nouvel appartement cette semaine, chacun pour effectuer une seule manipulation. Mais plutôt que de donner de vrais salaires décents et qualifications on préfère ici fractionner, et payer quatre personnes trois fois rien. « Au moins ils ne sont pas au chômage » vous me direz. Ah oui, mais ils n’ont pas de statut, pas de sécurité d’emploi, pas de reconnaissance non plus.

En plus le chômage ici, ça n’existe pas. Comme la sécurité sociale, pour la plupart des gens. Les allocations, ça n’existe pas non plus, à part la « bolsa familia » que la droite brésilienne essaie de faire passer pour la source tous les problèmes du pays. Quelle horreur, offrir une aide aux familles dans le besoin! Ils avaient qu’à travailler, ces feignasses. Ils avaient qu’à aller à l’école au lieu de dealer du crack et finir en prison, ils l’ont bien cherché.

Au Brésil, les universités fédérales publiques représentent l’élite académique. Il faut passer un concours très difficile pour y entrer, mais pour les lauréats, les études seront intégralement gratuites. Quand je suis arrivée ici, j’ai trouvé fantastique le fait que le public, gratuit (à 100%), propose la meilleure éducation du pays. C’est ça, une vraie démocratie du savoir ! Pas comme aux USA ou en France où les grandes écoles ne sont accessible qu’à une population aisée. Sauf que voilà : le reste du système éducatif public ici est à pleurer. Je connais un prof d’histoire en collège public de la périphérie de Rio, et je vous assure que j’ai réellement eu envie de pleurer lorsque je l’ai entendu raconter son quotidien. Elèves désintéressés, aucun moyen d’encadrement, situations familiales compliquées, 80% des classes en échec total. Les familles se saignent donc pour faire rentrer leurs enfants dans des collèges et lycées privés, afin qu’ils aient le niveau de rentrer à l’université publique. Quelles sont les chances d’un enfant des classes les plus basses d’accéder à l’enseignement supérieur ? Pratiquement aucunes. Certain vont bénéficier de la discrimination positive envers les populations afro-brésilienne et indigène (il y a des quotas d’inscrits), très très peu tireront leur épingle du jeu malgré l’adversité. L’écrasante majorité sera condamnée à survivre de petits boulots.

Il y a eu ici un débat sidérant sur l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans, afin de pouvoir mettre en prison tous ces adolescents qui agressent, volent ou dealent. Dans un pays qui en plus ne peut déjà pas gérer son astronomique population carcérale, c’était ubuesque. Personne (autre que les « communistes de gauche homosexuels et satanistes ») ne s’est dit que si ces gamins sont là le soir à voler des petits vieux dans la zona sul et commettre des meurtres malheureux, c’était peut-être parce que la société leur avait rien offert de mieux ? Que depuis qu’ils sont petits, tout ce qu’on leur a dit c’est qu’ils finiraient « vagabundo », « malandro », « bandido ». Et puis, ces « bandidos », ils ont pas l’air de s’en sortir trop mal dans la vie, au fond. Ils ont de l’argent, des iphones, et ils plaisent aux filles. Et qu’est-ce que notre société de consommation valorise ? Sûrement pas le savoir et l’éducation.

Mais cela, une majorité de brésiliens ne veut pas l’entendre. Comment les blâmer lorsqu’ils sont gavés de news sur la violence environnante comme des canards à foie gras sont gavés de bouillie de maïs. Du matin au soir, les émissions se succèdent sur tel policier assassiné par les « bandidos » de la favela, tel papi qui faisait du vélo et qui a été poignardé sans raison. C’est comme cela qu’ici on peut se réveiller avec une une de journal montrant un homme (noir) attaché à un poteau de téléphone, déshabillé, roué de coup et tué parce qu’il était « suspecté » d’avoir volé quelqu’un. Et la plupart des gens vont applaudir des deux mains, en clamant qu’un « bon bandit est un bandit mort ». Que même si on n’était pas sûr, au moins ça en fait un de moins. Mieux vaut prévenir qu’avoir un innocent (blanc) tué à la fin.

La glorification de la police et de la violence au Brésil, on en parle?

C’est par manque d’éducation et par manipulation médiatique que l’on se retrouve avec des mouvements important demandant quelque chose d’aussi absurde que le retour de la dictature. Vous avez déjà vu des gens DEMANDER un régime par définition totalitaire, oppressif, violent et tyrannique ? Moi oui, et ils avaient même pas honte.

Je vais même pas rentrer sur le terrain de l’indigénité sinon on en a pour des jours. De toute façon c’est très simple, les indiens ici sont encore plus ignorés que les pauvres. Ce sont toutes ces choses qui, dernièrement, m’ont fait poser un autre regard, un peu plus objectif peut-être, sûrement plus amer, sur mon pays d’adoption.

Parlez-moi d’amour

J’avais un super projet participatif pour le Dia dos Namorados, j’avais fait un hashtag et un dessin et tout et… c’est tombé à l’eau comme un enfant qu’on jette à la mer parce qu’il est trop gros et les parents voulaient des enfants maigres.

Je suis pas fâchée, je le prends bien.

Bon, c’est quand même la fête des amoureux ici aujourd’hui donc on va parler d’amour UN POINT C’EST TOUT.

Les Brésiliens ne fêtent pas la Saint Valentin. Pour eux le quatorze février est soit une veille de carnaval, soit oublié dans la cachaça et les confettis, soit synonyme de gueule de bois monumentale. Pour célébrer les amoureux, on a choisi ici le 12 juin, simplement parce que c’est la veille de la Saint Antoine, et qu’il est le patron des mariages dans la tradition catholique portugaise. Il est courant ici de voir des jeunes filles mettre la statue du pauvre saint la tête en bas dans un verre d’eau pour s’attirer les bonnes augures divines et rencontrer l’âme sœur. Mon ami Wikipédia m’a expliqué que la fête aurait instaurée au Brésil dans les années 40 par un publicitaire paulista inspiré par la Saint Valentin occidentale. Flairant le bon coup marketing, il aurait lancé le slogan « não é so com beijos que se prova o amor »  (il n’y a pas qu’avec les baisers que l’on prouve son amour) incitant ainsi les couples à s’échanger des cadeaux pour se montrer leur affection.

Ici la « fête des amoureux » s’adresse principalement aux couples non mariés, car les statuts amoureux ici sont très codifiés et bien partitionnés. Il y a « pegar », « ficar », « namorar », « noivar » et « casar ». Pegar, c’est ce que l’on appelle poétiquement « chopper », c’est la galoche de fin de soirée que tu regrettes ou pas. « Ficar », c’est ce que l’on appellerait en France un « truc », « une relation sans attache »,  courte ou ponctuelle. Du simple bisou au sexfriend, cela englobe en fait toutes ces relations où l’on a pas dit que l’on était « en couple ». Namorar, c’est sérieux. C’est toi + moi écrit dans le sable au soleil couchant. C’est être un couple, quoi. Et puis « Noivar » c’est se fiancer, et casar, bah, se marier.

Moi, j’ai un namorado et c’est à un peu à lui que cet article sera dédié, hein, puisque c’est sa fête au fond. Mon namorado est carioca, il sent bon la noix de coco et la lager ultra-fraîche, il est tout brun et tout bronzé comme du doce de leite caramélisé. Depuis que je suis tombée sur lui dans le bar le plus pourri (et à la fois le plus glorieux) de Lapa il y a bientôt 3 ans, j’ai des étoiles dans les yeux, du sable entre les orteils et c’est le bonheur à peu près tous les jours. Pourtant, vivre une relation « mixte » n’est pas forcément de la tarte.

Il venait du Brésil, elle venait de France, ils étaient amoureux et c’était beau.

Oui. Mais malgré tout, la géographie pèse assez lourd. Très tôt dans notre relation nous avons dû nous demander « où ? ». Où est-ce que tu vas aller ? Est-ce que je peux rester ici ? Est-ce que tu peux venir là-bas ? On avait le luxe et l’opportunité de bouger, donc on a pu se suivre l’un l’autre, mais dans beaucoup de couples multi-nationaux, la distance est bien-sûr le premier obstacle, et elle reste toujours un paramètre important à considérer.

Car être ensemble signifie souvent être loin d’autres gens, de la famille, des amis, et ce n’est pas toujours facile à gérer. Etre ensemble peut être un sacrifice, pour certains.

Heureusement pour nous, nos cultures, bien que différentes, n’ont jamais été un obstacle. Comme le disait un de mes profs, les couples franco-brésiliens fonctionnement bien parce que nos deux cultures se complètent et se fascinent mutuellement. Il est patient là où je suis pressée, je suis terre-à-terre là où il est émotif, je suis réservée, il est extraverti. Nous sommes une bonne équipe. Même nos langues maternelles finissent par se compléter et vivre ensemble l’une avec l’autre naturellement. A la maison je parle français, il répond en portugais, et l’on se comprend parfaitement. C’est un peu notre langage secret.

Vivre une relation mixte, c’est pas mal de challenges, mais ce sont tellement de découvertes quotidiennes, de bonheur et d’amour que je n’échangerais mon carioca pour rien au monde.

Bonne fête des amoureux à mon B, et à tous les couples à travers le monde.

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cette illustration est ma propriété, merci de ne pas l’utiliser sans mon autorisation.

Le funk carioca n’est pas celui que vous croyez

Si la samba fait partie intégrante de la vie et l’histoire culturelle de Rio, un autre style musical venu lui aussi des moros (favelas) a gagné la cité merveilleuse depuis les années 70, avant de s’étendre à tout le Brésil… Il s’agit du sulfureux et décrié funk carioca, un genre urbain né de la rencontre entre miami bass (éléctro américaine des 80s), funk et rythme afros-brésiliens traditionnels, dans l’état de Rio.

Ce genre  est largement méprisé au Brésil. On critique ses paroles pauvres, souvent misogynes ou faisant l’apologie du crime, ses liens avec les trafics de drogues, et les danses plutôt… « suggestives » (alerte euphémisme) des baile funks. Pour toutes ces raisons, ce style musical est boudé par les guides touristiques et est « effacé » de la variété musicale brésilienne, comme s’il n’avait pas mérité d’être élevé au rang de « culture ».

Faisons une mise au point tout de suite [attention, abus du mot « culture » dans les lignes à venir]: ce n’est pas parce que quelque chose n’appartient pas à l’élite que ce n’est pas de la culture (il est assez clair pour tout le monde, par exemple, que le rap est autant une culture musicale que le jazz ou le classique…). La samba, d’ailleurs, est une ironie totale sur ce point : elle est portée en étendard par la société brésilienne comme un témoignage de la rencontre des cultures, de la sophistication et la variété de la musique du pays. Tout le monde ici est d’accord pour dire que la samba c’est beau, la samba c’est glorieux, la samba c’est le Brésil. Pourtant, tout comme le funk, elle vient directement des favelas et des franges pauvres et noires de la population brésilienne et a un jour fait l’objet de mépris et oppression des mêmes élites qui la considèrent aujourd’hui comme un joyau. Just saying.

Ceci ne veut pas dire que je considère le funk comme un diamant brut. Je veux seulement montrer que, heureusement, on ne choisit pas ce qui est culture et ce qui ne l’est pas. Le funk, aussi cru, mal-élevé et problématique qu’il puisse être, demeure un élément de culture à part entière avec une histoire propre et une portée, croyez-le ou non, politique. J’ai donc préparé pour vous un petit zoom sur ce style musical que tout le monde adore détester.

C’est une histoire qui commence dans les favelas flumienses (de l’état de Rio) des années 70. A l’époque, le Brésil est une dictature militaire qui censure allégrement toute la production culturelle qu’elle juge indécente. (Ah, comme ça nous manque la dictature.) Mais cela n’a rien à voir avec notre choucroute. Dans les favelas de Rio, on organise des « baile funk », des soirées où la jeunesse se retrouve pour se trémousser au son des dernières nouveautés venues des USA. Ca groove dans les culottes, ça feel good, et comme au Brésil tout est plus sympa quand c’est mixé, les DJ commencent à mélanger ces styles américains avec les rythmes afro-brésiliens qui agitent déjà la favela depuis un siècle ou deux.  Au milieu des années 80, les DJ cariocas commencent à importer un son nouveau venu de Floride : le Miami Bass. Ce virage éléctro va donner naissance à un nouveau style à la croisée des chemins entre le funk US, l’éléctro et la musique noire. Hop, le funk carioca est né, mais c’est vraiment dans les années 2000 que le style va acquérir son indépendance musicale et son identité propre. Aujourd’hui de « funk » il ne garde que le nom, puisqu’il est plus proche de l’éléctro (il garde la rythmique typique du miami bass) et du rap que du groove US.

Le funk gagne en popularité rapidement pour deux raisons très simples : La première c’est que, très vite, les musiciens vont créer des morceaux (mêlos) en portugais et s’affranchir de la musique étrangère… Et ces nouveaux textes en portugais parlent des difficultés du quotidien dans la favela, de la violence, de la drogue, de la pauvreté (c’est notre raison n°2). Ce nouveau genre devient un exutoire pour la jeunesse désœuvrée et coincée en étau entre les cartels et le gouvernement. Le funk gagne ici sa dimension politique, à l’instar du rap aux USA. Je ne sais pas, par contre à quel moment le genre a intégré toute la partie « sexuelle » qui en constitue l’une des principales caractéristiques aujourd’hui. Peut-être dans une volonté de transgression, comme l’était la samba nue du Carnaval?

L’intérêt toujours plus vaste pour la musique n’échappe pas aux trafiquants qui se servent rapidement des baile pour attirer des clients. Les échauffourées entre gangs rivaux sont courantes et meurtrières. Cela, et l’ambiance sulfureuse des soirées conduira à la prohibition régulière des baile au cours des années 90.

Je n’arrive pas à faire une intégration youtube dans cet article et ça m’énerve, donc cliquez sur les photos pour accéder aux vidéos! Attention, celle qui suit présente des mises en scènes d’actes sexuels. 

Le cousin américain rap débarque dans les favelas au milieu des 90’s et sera rapidement incorporé au funk en formation. Proximité culturelle oblige, le syncrétisme se fait de lui-même. C’est ce genre urbain américain qui va vraiment sceller la forme moderne du funk carioca, et le faire sortir des favelas fluminense.

Les naughties (2000) vont voir le style gagner le Brésil et le reste du monde. De nombreux artistes extérieurs commencent à utiliser le funk, comme Tchan ! ou bien M.I.A (<3), qui s’inspire des rythmes funks dans son premier album, Arular (surtout sur Bucky Done Gun), et est même revenu au style brut sur son dernier album « Matangi » et sur l’album de remixs « Piracy Funds Terrorism » avec 3 titres funks remixés avec le DJ Diplo (Baile Funk One, Two et Three). Récemment, même notre ami belge Stromaë a avoué son intérêt pour le style brésilien, preuve que le funk gagne peu à peu ses lettres de noblesses dans le monde de la musique urbaine. Prenez des notes car je vais faire mon Nostradamus ici, et je vois que dans un futur proche le funk carioca remplacera le reggeaton caribéen sur les dancefloor occidentaux. Je vois même Miley Cyrus tenter de funker avec le même succès qu’elle twerke. Et c’est pas très beau.

Alors, pourquoi est-ce que le funk est si mal aimé ? Pour les mêmes raisons que le sont le rap, le r&b et le reggeaton sus-mentionné. Ce sont d’abord des cultures musicales populaires, donc méprisées d’office parce qu’issues des franges pauvres et « non-éduquées » de la population. Ensuite, et surtout, les textes ne sont pas vraiment du Voltaire ou du Malraux. Les thèmes principaux du funk sont 1) le cul 2) le sexe 3) l’argent 4) la drogue. Mix and match.

Voyez par vous-même.

C’est sûr, c’est pas franchement du goût de mémé Janine et tata Chantal. C’est pas franchement à mon goût non plus, des paroles à base de « vas-y coquine, remue don gros bum-bum » mais 20 ans de culture rap m’ont tanné le cuir à ce niveau, et m’ont donné une formidable capacité à ignorer les textes ignobles de certaines chansons. Et puis, le forro et l’axé, deux styles musicaux classés au patrimoine mondial de la culture immatérielle, sont plein de textes misogynes et réducteurs. DONC BON.  Et puis², il y aussi des chansons de funk avec de très bons textes. Oui oui, ça existe!

Il me semble aussi particulièrement hypocrite de décrier le funk pour son objetisation des femmes alors que les clips des rapeurs américains pleins de « wiggle your big booty » passent en boucle à télévision brésilienne sans que personne ne sourcille.

« Bonjour, j’aimerais un menu double-standard s’il vous plait. »

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le funk du point de vue social, autant sur sa vision de la femme, la glamourisation des traficants et « bandidos », la mise en scène du sexe, la transgression des tabous… C’est un sujet vraiment passionnant et beaucoup plus complexe que beaucoup de gens aimeraient le croire. Et puis sans déconner, le rythme est vraiment canon (même si le tum tcha tum tcha tcha vous donne des envies de meurtre au bout d’un moment).

Que vous aimiez ou non cela vous appartient, en tout cas, avec un marché de 10 MILLIONS DE REAIS PAR JOUR, le funk ne peut pas être ignoré. Il fait définitivement partie de la culture carioca et ses stars sont traités comme de véritables artistes pops … pour le meilleur et  pour le pire.

Valesca Popozuda (littéralement « grosses/belles fesses ») est l’une des muses du Funk Carioca et produit des clips dignes des USA.

Pour aller plus loin sur le sujet (pour les lusophones seulement, désolée!) :

O Mundo Funk Carioca (1988) de l’anthropologue brésilien Hermano Vianna est l’ouvrage de référence en la matière, le premier à avoir traité le funk comme objet culturel.

Funk Rio (1994), un documentaire de Sergio Goldenberg sur l’histoire du funk

Rio Baile Funk, un super blog sur la culture funk de Rio.

Ethnographie du bikini

Image
« Bikini » de Robbydraws http://robbiedraws.deviantart.com

A travers ce maillot de bain, symbole du Brésil autour du monde, laissons-nous aller à une petite étude comparée de la perception du corps d’une rive à l’autre de l’Atlantique. 

Le Brésil est connu comme le « pays du corps ». Records de chirurgie esthétique, abondance de top modèles brésiliens sur les podiums, culte des plastiques parfaites dévoilées sur les plages de sable blanc… Le Brésil bénéficie (ou souffre?) à l’étranger d’une image de paradis tropical bercé par la musique et la fête, et peuplé de naïades bronzées.

La réalité, bien sûr, ne correspond pas exactement au stéréotype, pourtant quelque chose demeure certain : les brésiliens n’ont pas la même notion du corps que les européens. D’où peuvent bien provenir ces différences ? Après tout, le Brésil est le plus grand pays catholique du monde, ce qui devrait théoriquement dire qu’il partagerait avec l’Europe une perception du corps passée à travers le prisme judéo-chrétien. La population, d’ailleurs, est largement issue de l’immigration européenne et consomme en masse de la culture occidentale (surtout étasunienne) à travers le cinéma, la télévision et la nourriture… Pourquoi un tel décalage ? Et comment se traduit-il ?

« Bikini » contre « biquini »

Les dimanches ensoleillés, dur de trouver une place pour étendre son canga sur le sable d’Ipanema. Près du poste 8, la jeunesse branchée de la cité Merveilleuse s’est donné rendez-vous et les jeunes filles en bikini affluent. Inventé sous sa forme moderne en 1946 par le français Louis Réard, ce vêtement de bain a été tellement réinterprété de ce côté de l’Atlantique qu’il existe désormais un sous-genre de bikini dit « brésilien », dont la coupe échancrée est sensiblement différente du bikini original. D’ailleurs, il existe des variations de ce sous-genre strictement uniques au Brésil, comme le fameux « fio dental », caractérisé par une culotte « ficelle ». Peu de femmes portent ce dernier type, cependant le maillot se doit de dévoiler une large partie du derrière (attribut érotique très fort en terre de Braise). Les coupes françaises, totalement couvrantes, sont en revanche jugées particulièrement inesthétiques par les brésiliens et les brésiliennes…

Paradoxalement, la tradition française du « topless », c’est à dire bronzer seins nus sur la plage, est considérée comme si indécente qu’elle peut fait l’objet de verbalisation à Rio (il y a également régulièrement des articles de faits divers sur les touristes occidentales « attrapées » en train de faire du topless. Cela soulève la curiosité et l’incompréhension). Cette inversion des interdits m’a tout de suite interpellée. Qu’est-ce qui donne du sens à ces parties du corps, les rendant interdites, désirables, montrables ? Comment naît un tel paradoxe, dans des sociétés nourries des mêmes systèmes de représentations ?

Cette dernière question trouve évidemment sa réponse dans le métissage intense du Brésil, qui même s’il porte son héritage intellectuel portugais en étendard, est bien plus africain qu’européen dans sa chair. C’est un carrefour de représentations du corps : on y trouve un idéal africain des femmes redondes, d’érotisation intense des fesses et des hanches qui va cohabiter avec une perception plus étasunienne apparue dans les années quatre-vingt: celle du corps sculpté par le sport. (Voir ici, mon ancien article sur le corps à Rio.)

Sport et chirurgie esthétique : l’idéal dans la maîtrise.

L’une des premières choses que l’on remarque à Rio, c’est l’abondance de salle de sport. Les « academias » fleurissent littéralement à tous les coins de rues et se livrent à une concurrence féroce pour attirer leurs clients. Les prix toujours plus bas permettent à une large proportion de la population de s’offrir des abonnements, et ainsi le sport fait complètement partie de la vie des cariocas. Les bords de plage sont tous aménagés de pistes cyclables et des promenades où l’on vient faire son jogging ou du roller, de nombreux parcs possèdent des installations de plein-air destinées aux seniors (academia de terceira idade) et l’on trouve également des stations d’étirement à intervalles réguliers le long du front de mer.

Le sport, pour les cariocas, c’est partout et tout le temps : au petit matin, à la pause déjeuner, à la sortie des bureaux, du lundi au dimanche… Les brésiliens que j’avais interrogé sur cette pratique intensive et globale avaient plusieurs réponses : d’abord, le fait que le corps était beaucoup plus présent dans la vie de tous le jours. On se dévoile beaucoup, déjà parce qu’il fait très chaud. S’exposer plus, pour eux, pousse forcément à une attention plus grande quant à son apparence. Deuxièmement, le canon de beauté étant aux femmes plantureuses, on va préférer s’orienter vers les instruments de musculation pour se sculpter des formes plutôt que vers les régimes pour maigrir à tout prix.

Ici se dessine une notion particulièrement intéressante, à mon sens, dans la perception brésilienne. L’apparence, pour eux, c’est d’abord et surtout le corps, là où en France elle va principalement concerner les vêtements. Nous sommes une culture d’apparats, de vêtements (la Haute Couture est une « invention » française), pas de corps. Les cariocas, d’ailleurs, n’accordent pratiquement aucun intérêt à leurs styles vestimentaires. Les habits servent surtout de faire-valoir à une plastique impeccable, ils sont accessoires et secondaires. D’ailleurs, la première réaction de beaucoup de français à Rio était de dire que les cariocas étaient très mal habillés, et les cariocas de s’étonner en France du style soigné de la plupart des gens. « Até as velinhas se arrumam para ir no mercado! » [« meme les petites vieilles se font belles pour aller au marché! »] commentait mon xuxu, quelques semaines après son arrivée à Rennes.

Lorsque le corps est roi, le recours massif à la chirurgie esthétique, tabou en France, semble faire sens. Il serait, quelque part, l’extension de la pratique de la musculation, un modelage de la chair poussé à l’extrême. La chirurgie, à Rio, est depuis longtemps sortie des cabinets calfeutrés et privés, elle s’étale sans complexes dans la publicité, sur les bords de plage, le long de routes… Les brésiliennes n’ont généralement pas honte d’avouer qu’elles ont eu recours au bistouri car on ne semble pas courir vers un idéal de naturel. Signifier que l’on a travaillé sur son corps soit par le sport, soit par la chirurgie, semble, au contraire, quelque chose dont on tire une fierté.  L’opération fait également entrer un facteur financier : pouvoir se payer une intervention relève d’une certaine aisance financière et peut témoigner d’un statut social. Cela peut être un accomplissement : certaines femmes économisent plusieurs dizaines d’années pour se payer une opération, et des parents vont même jusqu’à offrir des interventions à leurs filles adolescentes. Témoignage des influences culturelles réciproques entre la France et le Brésil, l’opération consistant à remodeler et augmenter le volume des fessiers est en passe de devenir la procédure la plus demandée en France à cause de la présence accrue du Brésil dans les médias (même chose avec le boom du bum-bum dans la pop US).

Nudité relative

Le métissage brésilien compose, avec ses systèmes de représentations enchevêtrés, une notion unique et surtout mouvante de la nudité. Le corps nu ne possède pas toujours le même sens, il n’est pas toujours tabou. Plusieurs facteurs font bouger cette conception : l’espace et le temps. Le corps n’a pas le même sens selon le lieu où il se trouve. A la plage, par exemple, il est entendu en France comme au Brésil que l’on peut porter seulement des vêtements couvrant les parties « intimes ». Cette dernière notion varie, comme nous l’avons vu, d’une rive à l’autre de l’Atlantique (l’espace à cacher est très réduit au Brésil). La nudité n’aura pas le même sens non plus selon la période de l’année, et surtout pendant le carnaval. Tabou dans l’espace commun urbain (hors plage), elle devient normale pendant cette semaine de fête. Le carnaval est par définition un moment de transgression, de renversement des règles morales et sociales. Avec la célébration des corps nus (on pense aux reines des écoles de samba qui ne portent souvent que des cache-sexes et des strass) les brésiliens renversent la règle judéo-chrétienne de pudeur et de modestie et rappellent la source même de cette fête, qui consista un temps à transgresser secrètement l’interdiction par les portugais de pratiquer les religions africaines.

Ainsi, on constate que la société brésilienne ne traitera pas la nudité de la même manière, selon l’endroit et le moment. Leur perception du corps est fluctuante et adaptable, tout comme l’idéal de beauté féminin qui s’arrange des critères d’une culture ou d’une autre, sans cesse en réinvention. Comme dans de nombreux autres domaines, le Brésil absorbe et se réapproprie les représentation, les notions, les symboles. Syncrétise, recrache. En témoigne le bikini, français à l’origine, mais adapté et modifié sur le sol brésilien.

De la rencontre avec la perception française, beaucoup plus rigide et immuable, peut naître l’incompréhension où le conflit. Pour moi, avec mes repères de française, la nudité est toujours choquante et dérangeante, quelle que soit l’heure ou l’endroit. Nous n’avons pas du tout la même capacité d’adaptation des normes et des comportements. Dans le cas de la nudité, il semble qu’il y ait, au Brésil, un phénomène de cloisonnement : la plage a ses normes propres, qui sont différentes de celles de la rue, de la maison, du carnaval. La rue change de statut d’ailleurs, pendant le carnaval. Cela crée une dichotomie de la pensée qui questionne même les brésiliens. Dans une société largement catholique où la nudité « courante » est tabou, on critique souvent une dualité qui passe pour de l’hypocrisie « ici on peut se promener nu dans la rue pour le carnaval, mais pas montrer ses seins sur la plage ! » ai-je souvent entendu.

France/Brésil : inversion des tabous

Revenons, pour finir, à cette inversion de l’interdit entre les plages françaises et les plages brésiliennes. D’un côté, les femmes peuvent s’étendre seins nus mais ne sauraient exposer un bout d’arrière-train. De l’autre, l’affectueusement surnommé « bum-bum » est roi, il s’expose avec fierté et sensualité, mais par contre les seins sont à cacher à tout prix. Quelle représentation de la femme traduisent ces interdits ? Qu’ expriment-ils des sociétés qui les pratique ?

Pour la France, la pratique du « topless » est une survivance de la libération sexuelle des années soixante-dix, peu suivie à l’heure actuelle par les jeunes générations. C’est, en général, un moyen pour les femmes d’affirmer une indépendance quant à leur corps et leur sexualité. Cela a donné lieu aussi à une norme esthétique qui décrie les marques de bronzage, qui « font négligé ». On peut ici remarquer que c’est une nouvelle fois l’inverse qui prévaut au Brésil : les « marques du maillot » sont recherchées et travaillées pour être bien marquées (on apprécie le contraste entre une peau exposée très bronzée et une peau cachée très pâle) : elles constituent la preuve que l’on a passé beaucoup de temps à la plage. A nouveau, l’idéal de contrôle et de travail du corps se dessine. La marque du maillot témoigne du temps que l’on a passé à travailler son bronzage. En France, un bronzage uniforme nous retourne également à notre idéal de beauté naturelle : comme pour le tabou de la chirurgie esthétique. Il faut avoir l’air d’être beau sans efforts, car investir dans son physique est une marque de vanité.

On retrouve ainsi, dans l’observation du maillot de bain, de nombreux lieux communs de l’opposition entre Brésil et France. L’un est insolent, indécent, sans pudeur, l’autre est réservé, élégant, carré. Pourtant, nos deux sociétés dialoguent et échangent perceptions, normes, et imaginaire social : avec l’omniprésence actuelle du Brésil dans les médias français, la France récupère et se réapproprie des symboles venus de l’hémisphère sud. Le Brésil, de son côté, avale depuis plusieurs siècles la culture françaises et européennes. Peut-être, d’ailleurs, le Brésil nous revoit-il des perceptions adaptées des nôtres, et l’échange peut ainsi continuer de manière perpétuelle.

Le rapport au corps est l’un des « domaines » où français et brésiliens sont définitivement en décalage, voilà pourquoi la notion brésilienne de proximité, de nudité et de beau intrigue (et gêne) tant les français. En voyage à Rio, ce fut l’une des choses sur lesquelles j’ai du faire le plus gros travail d’adaptation. Il faut accepter d’être plus proche de l’autre. De le toucher plus souvent. D’être confrontée à la nudité (ou semi-nudité, plutôt) courante des gens. Je me souviens avoir écrit, après quelques mois à fréquenter la plage « je suis agressée et fatiguée par la nudité environnante. Cela me touche, comme si c’était moi qui était nue. Et même si cela ne me pose pas de problèmes consciemment, je sens que j’ai du mal à supporter toutes ces fesses nues autour de moi. »

Gérer notre corps n’est pas quelque chose auquel nous sommes habitués, en France. A moins de le supprimer. Nous n’appréhendons pas la chair comme le font les brésiliens, crûment, naturellement. Je me souviens avoir eu la réalisation violente un jour, dans le bus brûlant, que j’existais physiquement dans le monde qui m’entourait. Je sentais pour la première fois, et d’une manière absolument désagréable, mon corps interagir avec l’espace. Les sièges me collaient aux cuisses, la sueur perlait sur mes genoux, mon front. La chaleur m’étouffait, et frôler mon voisin me répugnait. Simplement parce que je n’ai pas appris, dans mon milieu social, à gérer ces sensations. Nous nous protégeons toujours de notre environnement, avec le vêtement d’abord, puis en se tenant à distance les uns des autres. C’est, personnellement, l’une des expériences les plus étranges que j’ai connu et mon témoignage le plus fort de la rencontre entre deux sociétés aussi complémentaires qu’opposées.